Fragonard, la fulgurance des sens

Le musée du Luxembourg consacre au peintre Fragonard une exposition (« Fragonard amoureux – Galant et libertin » du 16 septembre 2015 au 24 janvier 2016) sur les thèmes de l’amour, décliné sous les formes libertine, galante, sentimentale, mais jamais pornographique. 92 œuvres exposées, dont 63 de Fragonard, sélectionnées parmi les collections les plus prestigieuses d’Europe et des États-Unis.

*

Jean-Honoré Fragonard (1732-1806) est le représentant du XVIIIe siècle français, le peintre, de la légèreté, de la séduction et de l’intrigue amoureuse. Cependant, si l’on en croit l’avertissement du commissaire Guillaume Faroult, placé au seuil de l’entrée, Fragonard, malgré ses obsessions pour le thème érotico-amoureux, ne pratiquait pas la licence sexuelle, mais, au contraire, était un « bon époux, bon père ». De même, sa collaboration, dans les années 1780 avec sa jeune belle-sœur Marguerite Gérard, sa cadette de près de trente ans, est vue sous l’angle exclusivement artistique : « Rien ne prouve qu’ils furent amants », prévient-on une nouvelle fois. Cette mise en garde n’est-elle pas conçue pour ne pas effrayer le public familial ? Il se doit d’être de bon ton au musée du Luxembourg, placé dans les murs du Sénat. Même le sous-titre « Galant et libertin » nous indique qu’il ne sera pas question uniquement de libertinage, mais de galanterie. Dans le dictionnaire Larousse, l’adjectif galant est ainsi défini : « inspiré par des sentiments tendres, qui a trait à l’amour, aux relations sentimentales. »

L‘influence du XVIIe siècle se fait ressentir à travers la matrice que représente L’Astrée (1607), le grand et épais roman d’Honoré d’Urfé (1567-1625). Cette fiction pastorale, qui conte les amours de bergers et bergères dans un Ve siècle rêvé, avait pour fonction de pacifier les mœurs en matière culturelle et politique, après les guerres de religions de la seconde moitié du XVIe siècle. Avec le peintre François Boucher (1703-1770), chez qui se forme Fragonard, après avoir fréquenté l’atelier de Jean-Baptiste Chardin, naît « une iconographie nouvelle qui mêle thématique amoureuse et galanterie pastorale ». Fragonard s’inspire de son maître en peignant des scènes de genre, représentant la vie à la campagne et ses divertissements « bon enfant » où le trouble perce à travers le jeu, les attitudes badines, le corsage ouvert (Le colin-maillard [1754-1756]).

Dans le même temps, une inspiration antique apparaît, à travers laquelle l’érotisme est « gazé » sous les apparences de fables mettant en scène des dieux. Depuis la Régence (1715-1723) de Philippe d’Orléans, le temps que Louis XV grandisse, le libertinage, est au plus haut niveau parmi les élites. François Boucher ainsi que Fragonard peignent des fables mythologiques issues de l’Antiquité pour honorer les commandes passées par la noblesse. Des toiles, des panneaux sont placés dans les salons d’apparat, les boudoirs, les « petites maisons » ; même la chambre du roi Louis XV, au château de Marly, est décorée par des peintures mythologiques sensuelles. Fragonard peint des corps enveloppés de voiles vaporeux, alanguis sur des divans (Psyché montre à ses sœurs les présents qu’elle a reçu de l’Amour [1753-1754]).

Après avoir séjourné à Rome de 1756 à 1761, en tant que pensionnaire de l’Académie de France, il revient à Paris et poursuit ses études d’amours pastorales et libertines. Ainsi, il est à la fois marqué par Jean-Jacques Rousseau pour l’aspect sentimental et bucolique et par le genre littéraire dit « poissard » pour la grivoiserie des amours villageoises empruntée aux peintres flamands, dont Rubens. Ce dernier aspect prend de l’importance quand Fragonard s’associe à Pierre-Antoine Baudouin (1723-1769), lui aussi élève de François Boucher, un peintre en miniature et dessinateur à la gouache qui s’inspire des romans lestes de Crébillon fils (1707-1777) ou de textes carrément pornographiques comme le célèbre Margot la ravaudeuse (1748) de Jean-Louis Fougeret de Monbron (1706-1760). Leurs gravures sont vendues sous le manteau à des amateurs éclairés et fortunés. Contrairement à d’autres peintres exposés en regard de Fragonard, les œuvres de celui-ci n’entrent pas dans le registre pornographique, c’est tout au plus licencieux. En revanche l’huile sur toile intitulée Étreinte (1730) de Jean-Bastiste Pater (1695-1736) est hautement explicite, et le dessin de Pierre-Antoine Baudouin Couple s’étreignant sur un lit à baldaquin (1765) ne l’est pas moins. Pour sa part, Fragonard, dans ses compositions, joue avec le corps dénudé, plus ou moins dissimulé – la nudité partielle et son surgissement étant un des ressorts de l’érotisme et présente des scènes de lit où les draps se mélangent aux chemises de nuit blanches et mousseuses (« La chemise enlevée » [1770], « Jeune fille faisant danser son chien sur son lit [1770-1775], « La résistance inutile [1770-1773]). Le style de Fragonard, qui se rattache à celui de son époque, le rococo, possède un dynamisme que l’on perçoit dans ses « touches empâtées », aux couleurs pastel, épaisses, et nerveuses (des « tartouillis », disaient ses détracteurs). En fait, par ce style éruptif, « le peintre parvient à confondre l’enthousiasme de l’inspiration artistique et celui de la fusion érotique », résume le commissaire Guillaume Faroult.

En 1760-1780, progressivement le libertinage perd de sa splendeur sous l’influence de Jean-Jacques Rousseau et de sa Nouvelle Héloïse (1761). Les sentiments refont leur apparition, sortis tout droit du Grand Siècle et de sa galanterie. Sans abandonner son domaine de prédilection, Fragonard se prête à ce changement de tendance. Ainsi, les modèles de « La leçon de musique » (1769) portent des vêtements évoquant le siècle précédent comme pour marquer son retour. Dans cette toile, un jeune professeur de musique courtise sagement son élève pendant une leçon de piano.

Néanmoins, l’abandon du libertinage dans la société aristocratique, comme dans l’œuvre de Fragonard, n’est pas aussi flagrante, si l’on en croit la datation des œuvres. Flou temporel, qui ne rend pas toujours pertinent le découpage thématique proposé. En effet, dans une « alcôve » de l’exposition, consacrée à « L’amour moralisé », est accrochée une des plus célèbres toile de Fragonard : Le Verrou (1777). Un couple enlacé se tient près de la porte d‘une chambre à coucher. L’homme tend le bras pour fermer le verrou tandis que la femme tend aussi le sien dans la même direction. Les commentateurs se sont interrogés sur le sens à accorder à cette scène. La première interprétation étant que les amants se renferment pour vivre pleinement leur passion. Cependant, la tête inclinée de la femme peut suggérer une tentative de dégagement des bras de l’homme ou, selon l’avis inverse, l’abandon. Nouvelle interprétation possible : l’homme veut quitter la chambre mais la femme l’en empêche. Ce qui renforce l’indécidabilité de la situation, c’est que l‘on ne parvient pas à discerner si le verrou est ouvert ou fermé. Quel que soit le sens attribué à cette scène, il est patent qu‘une trouble sensualité transpire du tableau. D’ailleurs, la définition de cet objet de serrurerie, rappelée par Philippe Sollers, au cours d’une émission de France Culture, en 1999, est parfaitement troublante : « un cylindre d’acier qui constitue comme un long piston et glisse longitudinalement dans un cylindre par un mouvement de va-et-vient permettant d’ouvrir ou de fermer. » Comme le remarquent d’autres exégèses, les éléments représentés dans la chambre renforcent cet aspect érotique : la couleur rouge vif sang de la tenture, les oreillers placés sur le lit prenant l‘apparence de seins, la pomme posée sur une table, symbole du fruit défendu, le lit, un véritable champ de bataille, l‘homme portant une tenue légère de gondolier. Pour amoindrir le scandale du tableau, nous explique le commissaire Guillaume Faroult, Fragonard aurait adjoint à cette toile deux gravures qui l’intègrent dans une morale plus apte à satisfaire son époque. En quelque sorte, « trois chapitres d’un roman : la faute  Le Verrou –, les amants surpris – L’Armoire –, la régularisation – Le Contrat ». Si Fragonard s’adaptait avec facilité aux variations du temps, c’était en raison de sa volonté de satisfaire une riche clientèle pour conserver sa liberté qu’une carrière officielle aurait réduite.

Cette exposition ravira les amateurs de l’art et de la littérature du XVIIIe siècle. Néanmoins, on peut déplorer que certaines œuvres, inaccessibles, aient été remplacées par des gravures comme la célèbre Les hasards heureux de l’escarpolette (1767-1769), qui exprime l’esprit léger et raffiné de Fragonard.

Didier Saillier

(Novembre 2015)

Photo : Fragonard, Le Baiser volé (1786-1788). Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s