Jean Douchet, la critique pour faire voir

Jean Douchet, L’Homme cinéma, entretiens avec Joël Magny, Écriture, 2014, 303 p., 21 €

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Jean Douchet, en janvier 2014, à 85 ans, a fait paraître un livre d’entretiens, L’Homme cinéma, avec le critique Joël Magny, qui retrace l’histoire de sa vie et l’histoire culturelle française. L’homme est un mythe chez les cinéphiles pour être un des derniers représentants de la période la plus enthousiasmante, celle des années cinquante et soixante, où l’on se disputait pour admettre un cinéaste dans le panthéon des auteurs. Il est avant tout un conférencier qui fascine l’auditoire par sa pédagogie, sa fougue à expliquer la structure d’un film ou de l’œuvre d’un cinéaste, que l’on ne voit pas nécessairement à prime abord.

Il y a plus de vingt ans, j’ai eu la chance de suivre ses cours de cinéma à l’université de Nanterre. Pour être précis, il s’agissait davantage d’un discours improvisé que d’un cours magistral. Le principe était de visionner un film ; puis, la semaine suivante, le public ouvrait le débat et Jean Douchet se lançait dans l’analyse filmique avec maestria. Un de mes souvenirs les plus marquants concerne La Rue de la honte (1957) de Kenji Mizoguchi, film qui décrit la vie quotidienne d’une maison close au Japon. En observant les personnages, leur comportement, leur manière d’être, de se déplacer, le professeur parvenait à déterminer la personnalité et la spécialité des prostituées. Ainsi une était manuelle, une autre se donnait entièrement, etc. Cette analyse laissait pantois les étudiants devant les prouesses d’un tel détective-critique. Anecdote qui illustre bien sa conception : « Faire voir ce que tout le monde a vu mais n’a pas regardé. »

Né en 1929 à Arras, Jean Douchet a vécu très tôt à Paris et se considère comme un Parisien. C’est pendant l’Occupation, dans cette ville, où il était en pension, qu’il a découvert, entre onze et quinze ans, le monde du spectacle et de la culture : le théâtre, l’opéra et le cinéma, et plus tard les expositions, les musées et les concerts. Peu à peu, le septième art s’imposa parmi ses multiples intérêts. En 1948, il fréquente, dès l’ouverture, la rue de Messine, où s’est installée la Cinémathèque française, ainsi que les ciné-clubs dont le célèbre Objectif 49, patronné par Jean Cocteau et animé par André Bazin, le critique le plus influent de l’époque. Il est donc un cinéphile averti qui écume les salles de cinéma et les lieux de convivialité cinéphiliques. En 1951, il part au service militaire et, à son retour, un an plus tard, est chargé par sa famille de sauver leur entreprise de produits sidérurgiques qui bat de l’aile. Jusqu’en 1957, il est cloîtré à Arras, fait cependant des incursions régulières à Paris pour conserver ses contacts. Libéré des obligations familiales pour cause de faillite de l’affaire, il s’installe dans la capitale et commence d’écrire aux Cahiers du cinéma (créés en 1951) grâce à l’amitié d’André Bazin et d’Éric Rohmer. En 1962, il suit ce dernier après le putsch mené par la ligne « moderniste » représentée par Jacques Rivette et ses partisans qui prônent l’intrusion dans la revue des disciplines et des figures marquantes venues d’autres domaines que celui du cinéma (la psychanalyse de Jacques Lacan, l’anthropologie de Claude Levi-Strauss, la critique littéraire de Roland Barthes, etc.)

Pour subvenir à ses besoins, désormais sans emploi, Jean Douchet se fait nomade en devenant conférencier d’abord dans les ciné-clubs, puis à l’université, dans les cinémathèques, dans les écoles de cinéma, et même dans les universités étrangères où il essaime la « bonne parole ». En fait, il est davantage un homme de paroles que d’écriture, comme il l’admet dans l’ouvrage. Sa production écrite est relativement faible, en comparaison à son activité de décrypteur d’images. D’ailleurs tous ses ouvrages (dont L’Homme cinéma), comme les films qu’il a tournés, sont le fruit de commandes d’éditeurs ou de producteurs. Comme si, chez lui, le passage à l’acte créateur dépendait du désir des autres.

Ami de toute cette génération cinéphilique, il a pris part lui-même au mouvement de la Nouvelle Vague, en tant que cinéaste, en participant au célèbre film emblématique Paris vu par (1965), un ensemble de six courts-métrages tournés par Jean-Luc Godard, Eric Rohmer, Jean Rouch, Jean-Daniel Pollet, Claude Chabrol et Jean Douchet. Bien que se considérant comme un piètre acteur, il fit des incursions chez des cinéastes amis, notamment chez Jean Eustache qui lui donna son plus long rôle dans Une histoire sale (1977).

Alors que certains critiques préfèrent s’attarder sur les films qu’ils détestent, Jean Douchet, lui, pratique « l’Art d’aimer », titre de son article de 1961 – et de son recueil d’articles – le plus emblématique de son travail. « Le fait même de ressentir profondément une œuvre, puis de propager son enthousiasme constitue une action critique, même si elle est orale. » C’est en l’aimant que l’on peut la mettre à jour ; elle s’éclaire à travers les sensations de l’amateur. Cependant, le plaisir éprouvé ne doit pas supprimer la lucidité qui est conçue pour tempérer la passion aveugle. L’art d’aimer, c’est de comprendre pourquoi l’on aime.

Pour le théoricien Douchet, la critique est un art au même titre que la pratique de la mise en scène. Parler sur, dans le meilleur des cas, est au même niveau que l’objet commenté. Cette conception se rapproche de celle de Roland Barthes qui affirmait que la critique littéraire (au sens d’étudier une œuvre en profondeur, et non de se contenter du « j’aime, j’aime pas ») n’est pas une pratique moins importante que la création littéraire elle-même. Tous deux pensent que c’est par les voies de l’inconscient que l’on accède à l’œuvre tant du côté du critique que du côté de l’artiste.

Alors que, dans les années cinquante et soixante, la politique partageait la société, Jean Douchet et ses amis des Cahiers du cinéma, considéraient qu’elle ne devait pas intervenir dans l’évaluation d’un film, comme le pratiquait L’Écran français, la revue communiste de l’époque, ou, dans une moindre mesure, Positif qui élisait les grands cinéastes de gauche. Position « hors-jeu »  qui en faisait pour ses ennemis une revue droitière. En effet, pour les Cahiers du cinéma, ce n’était pas parce qu’un film développait un point de vue de gauche qu’il était forcément meilleur qu’un autre qui développait une politique de droite. Ou pour le dire autrement, le sujet (le « grand sujet » comme la lutte du prolétariat) ne devait pas être le critère pour évaluer un film (ou un roman), mais son traitement, son écriture. Il peut y avoir des grands films de droite comme de gauche. Ce qui compte, c’est la logique interne d’une écriture cinématographique (qui n’est pas liée au scénario), d’un style, qui est en adéquation avec le propos. C’est pourquoi, les rédacteurs des Cahiers du cinéma mettaient en avant la politique des auteurs, c’est-à-dire savoir repérer les grands cinéastes à travers leur écriture filmique, leurs thèmes de prédilection, leur style reconnaissable. Pour eux, l’auteur n’était pas le scénariste, mais le metteur en scène, celui qui interprète le scénario selon sa vision du monde. Ainsi Alfred Hitchcock, qui n’en a jamais écrit, n’en était pas moins un auteur avec ses obsessions, une manière particulière de mettre en scène. Douchet résume : « Il s’agissait de regarder le cinéma comme la mise en forme d’une pensée par la mise en scène de ceux qui font le film. Car ce n’est pas l’intrigue qui fait le film, qui énonce le film – même si elle le fait un peu –, mais la mise en scène, la façon de présenter les choses. »

Ce livre d’entretiens entre Jean Douchet et Joël Magny a plus d’un intérêt pour les lecteurs férus de cinéma ou pas. D’abord, il permet de comprendre ce qu’était la cinéphilie, les théories, les points de discorde entre les différentes chapelles (Cahiers du cinéma versus Positif), ensuite de prendre connaissance du parcours de l’homme, de ses rencontres (celle avec Hitchcock, qui le reçoit à Hollywood comme un pacha, est amusante), de ses rares inimitiés (Jacques Rivette l’ « ascète » intolérant contre Douchet l’« épicurien » doublé d’un « sybarite »). Enfin le dernier chapitre, « Six films pour le plaisir », met en action sa méthode analytique à travers des films de cinéastes marquant son itinéraire (Kenji Mizoguchi, Fritz Lang, John Ford, Carl Dreyer, Jean Renoir, Jean-Luc Godard) : « La vraie critique a toujours consisté à rechercher le véritable sens, par les moyens qui sont les effets et les effets qui sont l’écriture. », tel est le credo de Jean Douchet, hier comme aujourd’hui.

Didier Saillier

(Septembre 2015)

Photo : Jean Douchet au Festival du film de Locarno en 2011.

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