De l’amour, du désamour chez Philippe Garrel

Dans les films de Philippe Garrel, il n’y a pas d’ascenseur. Cette remarque peut paraître anecdotique, cependant elle fait sens compte tenu de la récurrence de cette absence. Très souvent, les personnages montent (mais descendent rarement) un étroit escalier en colimaçon. Car les « héros » garreliens sont pauvres, abonnés aux fins de mois difficiles, et vivent dans des petits appartements vétustes. La vie bourgeoise, désignée comme modèle de réussite, ne les fait pas rêver. Le bourgeois est (selon la tradition) philistin, obtus, obsédé par l’aspect matériel de la vie, alors que l’artiste, le poète, est (dans l’imaginaire romantique garrelien) dans la transcendance, ce qui le pousse, épris d’absolu, à refuser le monde factice. Par ses conditions de vie, il appartient à la classe ouvrière, même si ses préoccupations culturelles sont éloignées de celle-ci. Garrel a, depuis ses débuts, réglé sa boussole sur cette morale de l’artiste bohème, vivant d’expédients, sortie tout droit de l’imagerie romantique du XIXe siècle. C’est pourquoi il met souvent en scène des cinéastes, des acteurs, des peintres qui ne transigent pas avec leur art, d’où leurs difficultés matérielles.

Chez Garrel, il n’y pas de séparation entre le travail, la passion de l’art, l’amour et la vie. Ainsi dans L’Ombre des femmes, le couple est documentariste, autant dire qu’il gagne péniblement sa vie, cependant jamais il n’y a de plainte à ce sujet. Par contre les reproches pleuvent lorsqu’il s’agit de leur vie privée. Une fois de plus, en cinéaste du couple, Garrel raconte la vie amoureuse d’un homme et d’une femme qui passe par des hauts et des bas. Ils se querellent, se quittent, se retrouvent. Jaloux, l’homme, dissimulé dans l’angle d’une rue, va jusqu’à épier sa femme assise dans un café qui finit par s’en apercevoir, scène qui lorgne à la fois vers la comédie et le drame. En lisant le synopsis, on pourrait penser qu’il s’agit d’une situation de théâtre de boulevard : le mari, la femme et l’amant (et, ici, la maîtresse). Or, il n’en est rien. Ce n’est pas une comédie boulevardière, mais un simple drame de la vie humaine. De l’amour, du désamour. Ce qui montre bien que le sujet n’est rien en art, c’est son traitement qui importe.

La vie pauvre a ses inconvénients et peut impliquer une dégradation de la relation amoureuse. Dans un petit appartement le manque de place ne permet pas de s’isoler et la vie à deux peut parfois devenir un enfer. Est-ce pour cela que le désir connaît un fléchissement ? Les deux derniers films de Garrel font référence à l’histoire de ses parents qui l’obsède depuis son court métrage Droit de visite (1965) tourné à 17 ans. Dans La Jalousie (2013) le film prenait le parti du père qui quittait sa femme et s’installait avec une comédienne pour intensifier sa vie. En revanche, L’Ombre des femmes est du côté de la mère, de sa souffrance, de sa dignité. C’est Manon (Clotilde Courau) qui prend en charge ce souvenir. Moteur de l’amour, elle tente de revivifier le couple qui part à vau-l’eau, alors que Pierre (Stanislas Merhar), se montre désagréable, égoïste, peu aimant envers sa compagne depuis qu’il a rencontré Élisabeth (Lena Paugam). Ce qui est bien montré, c’est qu’il ne suffit pas d’être artiste pour s’aimer plus honnêtement que les membres de la classe bourgeoise. Le quotidien est là pour tout le monde, que l’on vive dans la pauvreté ou l’aisance matérielle. L’habitude, la répétition, la lassitude sont les choses les mieux partagées.

Pierre et Manon « font tout ensemble », comme le dit une de leurs amies. Ils s’aiment, travaillent, vivent ensemble. Un long plan fixe, pendant l’interview d’un ancien résistant, les montre tous les deux le regard tendu, uni dans l’écoute. On sent, à ce moment précis, l’intensité de leur travail commun et leur proximité. Le rôle subalterne, que s’est attribué Manon, peut surprendre nos contemporains. Elle cadre, fait la script-girl, participe au montage, pendant que Pierre « écoute ». Ce contraste entre l’activité débordante de la femme et celle (apparemment) passive de l’homme qui « dirige » renvoie à la conception féministe des années soixante-dix : la femme est le prolétaire de l’homme. En observant leur mode de relation, on pourrait se dire que Manon n’est guère féministe, en acceptant d’être l’assistante de son mari plutôt que de créer elle-même. Certes, mais il faut replacer la situation dans son contexte pour réévaluer cette critique. Même si le film semble se passer « de nos jours » (on téléphone sur des portables), on comprend que les événements présentés (ceux vécus par les parents de Philippe Garrel) se déroulent, en fait, dans les années d’après guerre. La psychologie des personnages transpire le passé. A l’époque, travailler aux côtés de son artiste de mari, plutôt que de l’attendre paisiblement au foyer, était « révolutionnaire ». La jeune femme réplique à sa mère, qui lui reproche d’avoir abandonné ses études aux Langues’O : « Travailler avec l’homme que tu aimes, qu’est-ce que tu veux de mieux ? » Évidemment, aujourd’hui, cela surprend.

Cependant Garrel, pour contrecarrer cette première approche, montre que cette femme pleine de dévotion ne se sacrifie pas pour autant. On découvre, en même temps qu’Élisabeth, la maîtresse de Pierre, que Manon a aussi un amant. Le sujet du film, explique Garrel dans le dossier de presse, est de montrer que « la libido féminine est aussi puissante que la libido masculine. L’Ombre des femmes est un film sur l’égalité de l’homme et de la femme, telle que peut la prendre en charge le cinéma. » Manon est amoureuse de Pierre, certes, mais, se sentant délaissée, elle éprouve le besoin d’être aimée par un autre homme. En macho traditionnel, Pierre accepte difficilement cette égalité dans les comportements et adresse à Manon des reproches incessants. La voix off d’un narrateur extérieur nous fait part des pensées du héros pour justifier sa trahison : « Les hommes sont comme ça et ce n’est pas de ma faute si j’en suis un ! » Comme on le voit, la fidélité est à géographie variable. La femme illégitime, Élisabeth, n’est pas mieux traitée que la légitime, car Pierre refuse de lui accorder une place sociale, elle qui aimerait assister à une projection publique en sa compagnie. Malgré son machisme, le spectateur ne parvient pas à détester ce personnage masculin taiseux, masquant ses pensées, ses émotions. Stanislas Merhar apporte son charme slave pour camper ce personnage, fait d’un bloc, incapable de se livrer, qui ne parvient à exister que dans un lit, en somme dans l’ombre des femmes. D’ailleurs ces scènes – genre garrelien par excellence – sont filmées toujours en dehors de l’acte amoureux, ce qui n’est pas si fréquent dans le cinéma de notre temps. Elles sont conçues pour indiquer que la communication, chez Pierre, passe exclusivement par le corps. De son côté, le personnage de la maîtresse paraît moins lumineux que celui de l’épouse, en raison d’une coiffure négligée et de vêtements peu seyants. On peut penser que c’est pour suggérer que le désir n’est pas lié à des éléments objectifs, mais le fruit d’une alchimie subtile.

A part Un été brûlant (2011), Garrel a toujours choisi le noir et blanc pour plusieurs raisons. D’abord pour retrouver le cinéma des origines, celui du début du XXe siècle, qui lui a donné l’envie de filmer ; ensuite pour rendre la sensation d’un présent éternel, ce qui permet, à la fois d’éviter les reconstitutions historiques onéreuses (le noir et blanc « fait ancien ») et d’inscrire ses œuvres dans l’esthétique Nouvelle Vague, dont il est l’un des petits frères. Godard, pour qui il voue une admiration sans borne, est cité allusivement au détour d’une vitrine d’un coiffeur placée au fond du champ : Masculin féminin… Grâce au chef opérateur, Renato Berta, qui est un habitué des cinéastes exigeants (Tanner, Godard, Straub et Huillet, de Olivera, entre autres), les images de L’Ombre des femmes, nous dit Garrel, sont « denses » et « anthracites », proches de l’esthétique de Pabst et du cinéma allemand des années vingt, ce qui n’est pas pour nous surprendre, lui l’amoureux du cinéma muet.

Philippe Garrel qui est un cinéaste du passé, dans le sens qu’il s’appuie sur l’héritage de ses aînés pour élaborer son propre cinéma, pourrait affirmer, comme l’écrit André Fraigneau dans Les Enfants de Venise : « Il n’y a que ce qui existe depuis toujours qui soit pour toujours original. »

Didier Saillier

(Juin 2015)

Photo : Stanislas Merhar (Pierre) et Clotilde Courau (Manon) dans L’Ombre des femmes (2015), un film de Philippe Garrel.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s