Et le cinéma fut !

Pour fêter le 120e anniversaire de l’invention du Cinématographe, l’Institut Lumière organise au Grand Palais, du 27 mars au 14 juin 2015, l’exposition Lumière ! Le cinéma inventé dans laquelle on constate que les frères Louis et Auguste Lumière ne furent pas uniquement les hommes d’une seule invention.

*

Que les inventeurs du cinéma s’appellent Lumière, ça ne s’invente pas ! La saga Lumière commence avec le père, Antoine, qui, après avoir exercé des petits métiers, dont peintre d’enseignes, devient photographe et s’installe à Besançon, puis à Lyon, en 1870, là où l’empire Lumière connaitra son essor. Dans son studio viennent les notables lyonnais pour se faire tirer le portrait. Les origines modestes d’Antoine son père était vigneron journalier et sa mère sage-femme , et son manque de formation, n’empêchent pas son tempérament d’homme d’affaires de se déployer. Son intelligence et son ambition pour ses enfants le feront devenir un grand industriel.

Ses fils, Auguste, né en 1862, et Louis, né en 1864 font, sous l’impulsion de leur père, des études dans un collège technique à Lyon où ils apprennent la chimie. Impliqués dans les affaires de leur père, les enfants deviennent des experts auprès de lui et transformeront, l’humble studio en usine. En effet, Louis crée une « émulsion photo au gélatino-bromure d’argent » qui permet de fabriquer des « plaques sèches » (ancêtre de la pellicule). Grâce à cette invention déterminante, en 1882, Antoine ouvre une fabrique qui fera de son entreprise, dix ans plus tard, la deuxième mondiale derrière l’américaine Kodak. La postérité injuste se souviendra du succès des « frères Lumière » et occultera le travail préalable du père.

Après avoir observé, en 1894, à Paris le Kinétoscope de Charles Edison qui permet de visionner individuellement des images animées de quelques minutes, Antoine oriente les recherches de ses fils vers l’image-mouvement. En 1895, le Cinématographe, appareil qui permet à la fois l’enregistrement d’images, le tirage des copies et la projection sur grand écran est au point.

L’histoire retient que les « frères Lumière » ont inventé le cinéma, ce qui n’est ni faux ni exact, étant donné qu’ils ont bénéficié des inventions optiques de leurs prédécesseurs : « Le cinéma Lumière est le résultat d’un fond commun », nous affirme-t-on. En effet, au cours du xixe siècle, surtout après l’apparition de la photographie de nombreux inventeurs travaillèrent sur l’illusion du mouvement. Reposant sur le phénomène physiologique de la persistance rétinienne (l’œil conserve la mémoire des images vues pendant le passage des suivantes), deux types de procédés se partagent cette ambition : les lanternes magiques (comme celles d’Auguste Lapierre et d’Émile Reynaud), qui font défiler en boucle quelques images dessinées, et les appareils utilisant des images photographiques qui se succèdent. Toutes ces mécaniques, d’une grande beauté esthétique, présentées dans l’exposition, portent des noms complexes issus du grec : Lampadophore (1880), Polyrama panoptique (1849), Thaumatrope (1825), Phénakistiscope (1832), Praxinoscope (1876). Dans la seconde série, on trouve le Chronophotographe d’Eadweard Muybridge (1878), le fusil photographique d’Étienne-Jules Marey (1882), et bien sûr, l’enregistreur d’images, le Kinétographe (1888) d’Edison, couplé à sa boîte à œilleton, le Kinetoscope. Tous ces dessins ou photos animés ont pour inconvénient de ne durer que deux secondes (à part le Kinétoscope d’Edison) et d’être regardées par un unique spectateur à travers une « visionneuse ». L’invention des Lumière, quant à elle, permet d’enregistrer des « vues », selon la terminologie de l’époque, de près d’une minute et d’être projetées sur un écran et, par conséquent, d’être regardées par une assemblée. Cet apport est une révolution dans le rapport du « regardeur » à l’image animée : d’observateur solitaire de « trou de serrure », il devient spectateur d’une représentation publique. Les Lumière plus que la machine à enregistrer les images elle-même ont donc inventé le concept même du spectacle de cinéma. Dans une salle prévu à cet effet, des personnes se réunissent, moyennant le prix d’un ticket, pour visionner un film. Pour donner un aperçu de ce moment historique, dans l’exposition est recréé le Salon indien du Grand café (aujourd’hui hôtel Scribe) du boulevard des Capucines à Paris, où eut lieu, le 28 décembre 1895, la première projection de cinéma dans un cadre commercial. Les trente-trois chaises installées dans la salle reconstituée correspondent au nombre de spectateurs qui assistèrent, ce jour-là, à cette première. Le programme est à l’identique de celui de 1895 : dix films d’une cinquante de secondes, dont quelques films qui sont passés à la postérité : La Sortie de l’usine Lumière à Lyon, L’Arroseur arrosé. Le projecteur fait un bruit d’enfer.

Les films que tournèrent les Lumière (ce fut souvent Louis qui tournait la manivelle) pour essayer leurs inventions sont sur le mode des photos familiales. On y voit des scènes domestiques : le repas de bébé, une bataille de boules de neige d’enfants, une pêche aux poissons rouges du bébé d’Auguste, une partie de cartes joyeuse, ainsi que des scénettes plus ou moins fictionnelles comme le feront bien plus tard les cinéastes amateurs avec leur caméra super 8.

Parallèlement à leurs propres essais, les Lumière envoyèrent, dès 1896, sur les cinq continents des opérateurs pour « offrir le monde au monde », selon la jolie formule de Bertrand Tavernier. Sur un mur géant de petits écrans y sont fixés, on peut y voir ces films d’une minute qui montrent des scènes de rue, de vie quotidienne à Moscou, à Vienne, à New York, à Alger, à Tokyo, mais aussi des événements « historiques », tels le couronnement du tsar Nicolas II (1896), les obsèques du président Félix Faure (1899) ou simplement des images de pays lointains montrant, par exemple, des puits de pétrole à Bakou… En tout, plus de 1 400 titres de la production Lumière (filmée par les frères et leurs opérateurs) sont consultables sur des écrans tactiles. Presque toutes ces vues tournées sont en plan fixe, à part celle de l’opérateur Alexandre Promio qui « invente » le travelling en filmant sur une gondole le Grand Canal à Venise. Pour la première fois, on voit le décor défiler sur l’écran.

Malgré le succès de leur cinématographe, les Lumière vont le délaisser pour reprendre leurs recherches photographiques. L’invention dont Louis sera le plus fier sera l’Autochrome – la diapositive couleur sur plaque de verre révélée à base de fécule pomme de terre – breveté en 1903, procédé qui sera utilisé jusqu’aux années trente. Le Chronodiascope (la photo panoramique à 360 degrés), créé en 1909, connaîtra pour sa part l’insuccès. Continuant leur travail, les frères mirent au point, en 1920, le Photostéréosynthèse (la photographie en relief) et le film en relief (1935), découverte inaboutie qui fit dire à Louis qu’elle n’aurait aucun avenir tant que le port de lunettes serait nécessaire ! Aujourd’hui, le rêve de Louis est devenu réalité ; la société Alioscopy est parvenue à mettre au point des écrans auto-stéréostopyques (relief sans lunettes), ce que le spectateur du Grand Palais peut vérifier en se plaçant derrière un trait blanc tracé sur le sol à cinq mètres de l’écran. Le film projeté, L’Arrivée d’un train à La Ciotat, n’est pas la version célèbre de 1895, mais celle de 1935, que les frères avaient retournée en vue d’expérimenter le relief.

Cette exposition, au parcours en forme de pellicule enroulée, est une remontée dans le temps qui retrace l’histoire de l’ambition de capter la durée, en montrant que le mouvement des images a été un long chemin avant que les Lumière ne rassemblent les expériences passées. Le cinéma, au long du xxe siècle, s’est continuellement développé (parlant, couleur…) pour parvenir au numérique qui a rangé la pellicule au rayon des vieilleries. De plus, depuis les années quatre-vingt, avec les cassettes VHS, puis les DVD, enfin le téléchargement par Internet, « voir un film » tend à redevenir un acte individuel. Ce qui fait regretter au cinéaste Léos Carax (et il n’est pas le seul) que toutes les transformations techniques récentes, notamment le numérique, ont anéanti « la force brute, primitive, onirique du dispositif originel (captation, projection, lourdeur des machines, grandeur des salles et des écrans. […] Ça n’est pas la mort du cinéma, c’est la fin de l’enfance de l’art. Aujourd’hui, on ne peut plus dire « film », il faudrait dire « circuit imprimé ». Et on ne « tourne » plus, puisqu’il n’y a plus ni manivelle ni même moteur. On ne doit donc plus dire « moteur ! », mais « contact ! »ou « power ! ». Et je ne voudrais pas qu’un jour on ne puisse plus dire « action ! » »1.

Didier Saillier

(Avril 2015)

1 Propos de Léos Carax recueillis par Aurélien Ferenczi, Télérama, 30 juin 2012.

Photo : Les frères Lumière sur la Fresque des Lyonnais.

 

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