Henri Langlois, le passeur amoureux

Quoi de plus normal que la Cinémathèque française consacre à son fondateur, pour le centenaire de sa naissance, une exposition (du 9 avril au 3 août 2014) retraçant sa vie et son œuvre. Oui, œuvre au sens de production artistique et littéraire, même si Henri Langlois (1914-1977) n’a jamais été un artiste – un cinéaste – ou un écrivain stricto sensu. Néanmoins chacun des cinéastes, des critiques qui l’ont connu voit en Langlois autre chose qu’un « manager ». Combien d’entre eux ont exprimé leur reconnaissance envers sa personne pour leur avoir donné le goût de voir, d’analyser, d’aimer les films, goût qui les fit passer, quelques années plus tard, à la mise en scène. La Nouvelle Vague n’est-elle pas sortie de la Cinémathèque ? Dans les années 1950, assis au premier rang du sanctuaire de l’avenue de Messine, ou allongés devant l’écran, on y rencontrait Godard, Truffaut, Rohmer, Rivette, Chabrol… Langlois était pour eux un père qui les encourageait, un professeur qui les cultivait, un ami qui les conseillait.

Comment devient-on fondateur d’une institution lorsque l’on n’est pas issu du sérail ? Est-ce d’avoir reçu dans son enfance un projecteur Pathé-Baby ? En tous cas, très tôt il s’intéresse aux images animées. Puis l’intérêt se transforme en passion : (« Je pense cinéma, je vois cinéma, mon imagination est cinéma » [Cahier n° 13, 1932]), ce qui n’est pas du goût de son père qui aurait souhaité le voir entreprendre des études de droit. Ses inclinations le portent vers l’expressionnisme allemand, les films de Chaplin, le muet en général. Dans un de ses carnets qu’il est loisible de consulter dans l’exposition, il écrit : « Ce qui compte : la vie intérieure. Aussi, je m’en fous, suis-je ici pour être une brute, pour gagner de l’argent ? Non, pour me perfectionner dans l’esprit, pour être digne du sanctuaire où je serai admis. » (Cahier n° 12, 1932). Réflexion émanant d’un croyant touché par la grâce, qui a conscience que les discours raisonnables font passer à côté de l’existence. Il n’est pas de ceux qui se contentent d’un intérêt mesuré, il se plonge corps et âme dans la cinéphilie et devient un spécialiste à la mémoire encyclopédique.

L’arrivée du film parlant sera déterminante dans l’orientation qu’il va donner à sa passion. À la fin des années vingt, il achète avec ses économies, et avec l’aide d’amis, des bobines de films muets pour les préserver, car les studios de l’époque détruisaient les films une fois exploités. Par manque de place, selon la légende, il entasse son stock dans sa baignoire. Grâce à Langlois, est ainsi sauvé tout un pan du cinéma muet, notamment américain, qui aurait disparu sans son intervention. Pendant l’Occupation, il continue d’acquérir des copies étrangères menacées par la censure allemande. Collection qui sera à l’origine de la future Cinémathèque. Pour tous ses efforts, il reçoit à Hollywood, en 1973, un Oscar « pour son dévouement à l’art du film, ses contributions massives dans la préservation de son passé et pour sa foi inébranlable en l’avenir. »

Avec son ami Georges Franju (futur réalisateur des Yeux sans visage et de Judex), il fonde, en 1935, un ciné-club, le Cercle du cinéma, qui programme des « vieux » films invisibles dans le circuit commercial, avant de créer, l’année suivante, avec Franju et le futur historien Jean Mitry, la Cinémathèque française. Le principe de son ciné-club, comme celui de la Cinémathèque – son extension – est de projeter tous les films des origines au temps présent quels que soient les partis pris esthétiques ou politiques, en vertu du principe que, les contemporains ne sachant dire ce que l’histoire retiendra, il convient de tout montrer. Fonctionnant sans subvention jusqu’en 1943, la Cinémathèque s’installe d’abord rue de Marsoulan dans le 12e arrondissement de Paris, puis dans différents lieux au gré des aléas de son histoire : avenue de Messine 8e, en 1948 ; rue d’Ulm 5e, en 1955 ; rue de Courcelles, en 1959 ; palais de Chaillot, 16e en 1963 ; à Bercy en 2005. Dès la fondation, les objectifs sont clairs : conserver, restaurer, montrer et enseigner.

En février 1968, éclate « l’Affaire Langlois ». Jugé mauvais gestionnaire par le ministre des Affaires culturelles, André Malraux, Langlois est renvoyé de la Cinémathèque, subventionnée, pour être remplacé par un fonctionnaire. Scandalisés, de nombreux cinéastes français et étrangers se mobilisent pour que le fondateur soit réintégré. Une campagne de presse s’organise. Des tracts sont placardés : « La liberté ne se reçoit pas, elle se prend ! » Des télégrammes du monde entier parviennent au comité de soutien : Orson Welles, Charles Chaplin, Fritz Lang, Josef von Sternberg ; même les grands studios menacent de retirer leurs films de ce temple de la cinéphilie. Finalement, devant ce branle-bas de combat, Malraux réintègre Langlois, mais les subventions sont diminuées. Ce qui contraint Langlois à dispenser des enseignements à Montréal et à Nanterre, et à donner des conférences dans le monde entier.

Parallèlement à ce parcours chronologique et biographique, un autre aspect est mis en lumière par l’exposition, celui du rapport de Langlois avec l’art. En entrant, le visiteur est accueilli par une série d’œuvres rendant hommage au fondateur de la Cinémathèque. Qu’ils soient plasticiens ou cinéastes (Philippe Garrel, Jean-Luc Godard), tous disent l’importance qu’il a eue dans leur propre travail. Tandis que, dans une des dernières salles, « Le foyer des artistes », sont présentés les peintres ayant tenté de donner le mouvement à la forme fixe : Henri Matisse et ses collages de couleurs « Jazz » (1947), Marc Chagall « Le mouvement » (1921), Fernand Léger « Charlot cubiste » (1924), Francis Picabia « Octopophone II » (1921-1922), Marcel Duchamp et sa série de spirales « Rotoreliefz » (1935). Ami et admirateur des artistes, il fit parfois appel à leur service pour dessiner les affiches de ses rétrospectives, comme Fernand Leger, ou Victor Vasarely pour concevoir le logo de son musée.

Même si sa préférence allait au cinéma muet, Langlois n’était pas figé dans le passéisme, car il intégrait dans sa cinéphilie les œuvres les plus modernes, celles qui faisaient dire, dans les années soixante et soixante-dix, « cela n’est pas du cinéma ». Pour lui, le cinématographe, son essence, était « essentiellement plastique » libéré de la narration, ce qui lui permettait d’apprécier les films « underground » de la Factory d’Andy Warhol et de leur rejeton français, Philippe Garrel, son protégé.

Parallèlement au principe de programmer et de diffuser des films, Langlois, dès les débuts de l’aventure, désira créer un musée du cinéma – qui finit par exister en 1972 – et collectionna des appareils optiques précédant l’invention du cinéma. Profitant de sa renommée, il demandait aux cinéastes de lui confier des objets issus des tournages. Ainsi Alfred Hitchcock lui offrit la tête de Mme Bates, la mère du personnage joué par Antony Perkins dans Psychose ! Tout ce bric-à-brac devint une sorte de cabinet de curiosités. François Truffaut, qui avait pourtant été un chaud partisan de Langlois notamment pendant « L’Affaire », regrettait que ce spécialiste du cinéma soit devenu un fétichiste exposant la robe de Marilyn dans 7 ans de réflexion ou le blouson de James Dean. Point de vue que l’on peut partager si l’on considère que le cinéma n’existe que projeté.

Cette exposition, organisée par Dominique Païni, ancien directeur de la Cinémathèque, de 1993 à 2000, peut paraître inorganisée. L’espace est étriqué ; les documents, (textes, photographies) sont placés sans soin, à la manière d’affiche placardées sur les murs. Tous les textes ne sont pas lisibles, étant parfois barrés par des titres. Tout cela n’est pas le fruit du hasard, mais la volonté du commissaire de se mettre dans la peau de Langlois et d’imaginer ce que ce dernier aurait suggéré. Les reproches que Malraux et son administration lui avaient adressés n’étaient d’ailleurs pas sans fondement. Même ses amis reconnaissaient ses faiblesses dans la gestion administrative : il a « le sens scientifique du désordre », affirme Georges Franju dans une interview. Présent à ses côtés, son ami Langlois sourit jaune.

Didier Saillier

(Juin 2014)

Photo : Henri Langlois et ses bobines de films. Photomontage d’Enrico Sarsini.

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