L’espionnage à découvert

L’exposition « Expionnage, les espions se livrent », qui est actuellement à l’affiche à la Bibliothèque des littératures policières (BILIPO), du 15 novembre 2013 au 22 mars 2014, montre la relation entre la littérature et l’espionnage. Elle traite à la fois de la réalité de l’espionnage et de sa mythologie dont se sont emparés la littérature de grande diffusion, puis le cinéma de genre.

Le lien qui relie ces deux pôles est l’écrit, nous explique-t-on. Tout part de là, pourrait-on dire, dans le monde de l’espionnage. Les services de renseignements en font un usage immodéré que ce soit dans les rapports circonstanciés ou à travers les messages codés. À la solde de l’État, les « services » sont conçus pour maintenir le régime en place et son gouvernement. Pour cela, ils surveillent, pourchassent les auteurs d’écrits séditieux à la demande du pouvoir exécutif (les « clients ») qui craint de se laisser déborder par la subversion politique. Pour lutter contre celle-ci, il faut bénéficier d’un « coup d’avance » et intervenir si besoin. La surveillance est constante dès que l’ennemi est repéré comme tel. Les membres d’organisations politiques et littéraires d’avant-garde, ou des individualités influentes (écrivains, journalistes) sont mis sur écoute, épiés, pris en filature. Pour connaître leurs agissements, il convient de recruter des espions déjà dans la place – un employé de maison ou un camarade « retourné » – ou d’introduire un agent dans l’entourage.

Il n’est pas fréquent d’avoir accès au matériel technologique utilisé par les agents secrets qui œuvrent à l’intérieur ou à l’extérieur du territoire. On peut voir dans l’exposition une série d’objets qui seraient dignes de figurer dans un film d’espionnage : valise « DST » pour photographier rapidement des documents, montre-appareil photo, livre creux contenant un micro, ventouse d’écoute murale, boîte d’allumettes dissimulant un micro, endoscope (pour observer à travers les trous de serrures), appareil électrique à décacheter les enveloppes, détecteur de micro, machine de chiffrement manuel, boîte de pilules de cyanure, matraque télescopique, etc. Bien entendu tous ces objets « technologiques » viennent des « musées » des services secrets français – DCRI (contre-espionnage intérieur), DGSE (espionnage extérieur), BCRA (service de renseignement de la France Libre pendant la Seconde Guerre mondiale) – et ne sont plus usités de nos jours. Comme on peut le comprendre, on ne montre que ce qui est obsolète.

A ce propos, il peut paraître étrange que des services qui ont vocation à la discrétion collaborent à une entreprise de révélation des basses œuvres de la République. Comme n’importe quelle institution, les services secrets se doivent de « communiquer » auprès du public pour montrer leur utilité. D’ailleurs si l’on va sur le site Internet de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), on constate qu’elle conseille vivement de visiter cette exposition et… qu’elle cherche à recruter des agents du renseignement. Cette volonté de jouer la « transparence » n’est pas vraiment une nouveauté si l’on en croit la plaquette émanant de la DST (ex. service anti-espionnage) diffusée, pendant la guerre froide, dans les milieux d’affaires dont les membres étaient susceptibles d’être contactés par des agents soviétiques au charme slave.

Les affaires étant dorénavant « classées », certains extraits de dossiers sont exposés à la curiosité du public. Ainsi, nous révèle-t-on, Jean-Paul Sartre était constamment surveillé ; en témoigne des « blancs », des rapports factuels non signés – une coutume de ce milieu – qui font mention d’écrits en préparation ainsi que d’un voyage projeté en Italie par le philosophe, ponctué de détails signalés avant d’être effectués. Plus étrange est le « cas » Jacques Prévert, qui était soupçonné d’être en relation avec l’Intelligence service britannique, soupçons qui se révéleront faux après enquête. Cette initiative fut prise par les RG sans en faire état à la DST. Ce qui prouve que même à l’intérieur d’une démocratie, il suffit de peu d’éléments (une rencontre fortuite, un article…) pour devenir rapidement suspect auprès d’une officine de renseignement. Ces rapports se contentent de restituer les faits et gestes susceptibles d’intéresser le pouvoir politique. Parfois les suspicions se révèlent être des tissus de mensonge fabriqués pour discréditer une personnalité. Par exemple, Victor Hugo, exilé à Guernesey, est accusé de comploter, en 1870, contre Napoléon III. Le plus drôle, si l’on peut dire, est que, revenu d’exil, l’écrivain élu député, puis sénateur est toujours surveillé par la police secrète qui défend à présent le régime républicain. Le Renseignement est bien un État dans l’État qui s’adapte.

En France, contrairement à d’autres pays comme la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, les services secrets sont peu pris au sérieux par le public ou les publicistes qui en font des objets de moquerie. Des publications comme l’illustré Les Pieds Nickelés as du contre-espionnage, des romans dits « d’espionnage » (Les Barbouzes) deviennent des succès populaires avant de le devenir au grand écran. Combien de films, notamment de Georges Lautner, qui nous a quittés récemment, prennent pour sujet le monde des espions, pas toujours efficaces, des sortes de « Pieds Nickelés » se prenant les pieds dans le tapis. Que l’on se souvienne de ces titres qui firent les beaux jours de la télévision : Les Barbouzes, La Valise, la série des Monocle, etc. D’autres cinéastes se sont également livrés à cet exercice comme, Yves Robert avec ses films prenant pour héros Le Grand blond, joué par Pierre Richard, ou Philippe de Broca avec le Magnifique.

Cette dérision peut s’expliquer par le fait que les services de renseignement observent un silence absolu sur leurs activités et que seuls leurs échecs parviennent à la connaissance du public. Que l’on se souvienne de l’affaire du Rainbow Warrior, en 1985, le bateau de Greenpeace coulé par la DGSE, ou encore celle du Canard enchaîné, qui reçut la visite de faux « plombiers » de la DST, découverts en pleine action, et ce en plein scandale du Watergate. Cet échec fut, pour le journal satirique, une aubaine lui permettant de railler en « une » les pratiques habituelles des services secrets : « Tu poses, tu poses c’est tout ce que tu sais faire. », saillie – on l’aura reconnue – inspirée d’un dialogue de Michel Audiard.

La presse populaire du début du xxe siècle s’est empressée de porter au regard du public les « scandales », les « affaires » ; en témoignent les couvertures dessinées du Petit Journal mettant en scène des situations impressionnantes comme l’évasion du capitaine Lux descendant, à l’aide de draps tressés, les murs d’une citadelle. Le public en redemande et fait des décennies plus tard, le succès des Editions du Fleuve noir, de la collection « Série noire » de Gallimard où les histoires d’espionnage, se mêlent à celles policières.

Après une carrière d’espions, certains d’entre eux écrivent leurs mémoires ou bien des fictions s’inspirant de leurs aventures. Le plus célèbre d’entre eux est le colonel Rémy, chef du BCRA, qui écrivit à la fois des souvenirs et des romans. D’autres livrent leur témoignage par souci de se protéger, ce qui est le cas de Marcel Le Roy-Finville, impliqué notamment dans l’affaire Ben Barka, qui, pressentant un danger, préféra passer de l’ombre à la lumière en participant à l’émission télévisée « Apostrophe ». D’autres, aux noms connus des seuls spécialistes (Pierre Nord, André Dominique, Jean Bruce et son OSS 117…), firent les beaux jours de ce genre peu considéré par la haute culture.

La BILIPO a organisé une exposition à la fois distrayante et instructive qui réjouira les amateurs de littérature d’espionnage comme les citoyens intéressés de connaître les rouages et les méthodes souvent pas très catholiques de nos services de renseignements. On remarquera que les organisateurs se sont cantonnés au domaine français, sans doute par volonté de circonscrire le sujet, mais, probablement, pour ne pas être accusés de livrer les secrets des services étrangers et… de devenir des espions.

Didier Saillier

(Janvier 2014)

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