La richesse des pauvres

Serge Paugam, Camila Giorgetti, Des pauvres à la bibliothèque. Enquête au centre Pompidou, PUF, coll. « Le lien social », 200 p., 22 €.

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Les pauvres sont souvent considérés, dans l’imaginaire collectif, comme une population peu instruite et dépourvue d’intérêt pour la culture. Il y aurait un lien de causalité : s’ils sont pauvres, c’est qu’ils n’ont pas les ressources scolaires et culturelles. Et s’ils n’ont pas acquis ces ressources, c’est qu’ils sont paresseux. L’enquête sociologique, Des pauvres à la bibliothèque, menée par Serge Paugam, Camila Giorgetti et son équipe d’enquêteurs à la bibliothèque du Centre Pompidou, livre un autre constat.

Le lieu choisi pour l’enquête, la Bibliothèque publique d’information (BPI), est pertinent pour étudier les différents publics qui s’y côtoient. Il suffit de s’y être soi-même rendu pour avoir constaté l’hétérogénéité des lecteurs. On y trouve en majorité des collégiens, des lycéens, des étudiants et des enseignants venus préparer leurs cours, mais aussi un public qui utilise les ressources de ce lieu pour se former en vue d’obtenir un travail ou pour améliorer leur situation professionnelle ; des habitués venus pour se distraire par la lecture ou l’audiovisuelle et pour des motifs de sociabilité.

L’ouvrage porte sur les pauvres, mais de quels pauvres s’agit-il, étant donné que le terme recouvre de nombreuses situations ? À partir de quel revenu minimum l’est-on ? Suffit-il de travailler pour ne pas l’être ? Les auteurs ne répondent pas frontalement à ces questions en se plaçant sous la houlette de Georges Simmel qui affirmait dans son article, Les Pauvres (1907), que l’on appartient à cette catégorie à partir de l’instant où l’on bénéficie de l’aide de la société. Les autres usagers de la BPI repérés comme « non pauvres » par les enquêteurs ne sont peut-être guère plus à l’aise financièrement que ceux déclarés ainsi. En fait, la pauvreté n’est pas uniquement une situation quantifiable mais un ressenti éprouvé par ceux qui en sont frappés. Le revenu n’est pas le critère exclusif pour être catalogué dans telle ou telle catégorie, d’autres facteurs sont pris en compte, comme le fait d’exercer un métier régulier, de pratiquer un mode de vie semblable à la majorité, d’avoir atteint un certain niveau scolaire, d’être habillé de façon correcte. C’est en partie la stigmatisation qui fabrique le pauvre.

Pour parvenir à circonscrire le sujet et le traiter, les sociologues ont scindé la population « pauvre » en trois segments, modèle élaboré par Serge Paugam lors de ses travaux précédents. Le dénominateur commun qui permet de ventiler les individus dans des grandes catégories est la « déqualification sociale », plus ou moins importante, qui peut mener à son dernier stade, l’exclusion sociale. Ces trois catégories construites par le sociologue sont : la fragilité (phase de déclassement souvent liée à la perte d’emploi), la dépendance (vis-à-vis de l’État et éventuellement des proches), la rupture (désocialisation plus ou moins complète). La phase numéro trois (la rupture) est la plus repérable dans l’espace public et à plus forte raison dans une bibliothèque. Cette catégorie regroupe les sans-logis ou vivant dans des logements provisoires (chambre d’hôtel, foyer, centre d’hébergement…). Leurs vêtements sales et déchirés, l’odeur qu’ils répandent dans un lieu fermé, leurs attitudes asociales font qu’ils engendrent de la part des usagers un regard désapprobateur.

Les personnes en phase de rupture pénètrent dans ce lieu pour satisfaire leurs besoins vitaux (utilisation des toilettes, se protéger du froid, se reposer dans des fauteuils, dormir…), également pour entretenir, a minima, une relation humaine et continuer ainsi à appartenir à la société. Les observations montrent que ces SDF qui dérivent dans la bibliothèque, fouillant dans les poubelles à la recherche de nourriture, ont conscience de la gêne qu’ils procurent aux autres usagés, notamment des désagréments olfactifs, en se plaçant en retrait par rapport à eux. Ces personnes ne viennent pas chercher de la culture ou de la distraction comme les autres catégories, mais des moyens pour survivre et souffler un moment, c’est en cela que leur usage de la bibliothèque est détourné de son but premier. Si, tout en étant observé du coin de l’œil, ces personnages sont acceptés à la fois par l’institution de la BPI (on ne les refoule presque jamais) et par les usagers qui marquent une désapprobation à leur endroit mais sans jusqu’à adresser des protestations auprès des bibliothécaires. C’est en raison du principe énoncé dès la fondation de la BPI de permettre l’accès à tous, sans restriction. Comme l’écrivent les sociologues, au vu de cette tolérance affichée, la fréquentation de la BPI est un « apprentissage de la citoyenneté ».

Les membres de la seconde catégorie (la dépendance) ont fait leur deuil du travail et se sont résolus à subsister en recourant à des revenus sociaux de type RSA (Revenu de solidarité active) et autres allocations. Devenus « pauvres » ses membres ne cherchent plus à dissimuler leurs difficultés et portent des vêtements usés. Cet ensemble regroupe divers types de personnes qui pourraient être intégrés dans d’autres regroupements. Vous avez celles qui passent leurs journées à la BPI pour se divertir, en lisant des ouvrages, des journaux, en visionnant des DVD, les télévisions du monde, en consultant Internet, divertissements qui peuvent conduire à l’endormissement, d’ailleurs fréquent aussi chez les étudiants… D’autres n’ont pas renoncé, malgré le fait qu’ils soient sortis du monde du travail, à se construire une identité en élaborant un projet de vie. Par exemple, lire l’œuvre complète d’un auteur, se spécialiser dans un domaine. Sans être des étudiants ni des chercheurs, ce groupe s’apparente à eux par leur comportement laborieux. Toutes ces personnes en phase de dépendance considèrent ce lieu comme une extension de leur domicile. Comme à la maison, on porte (éventuellement) des chaussons, des vêtements décontractés, on y prend ses repas, on s’installe pour échanger avec des amis ou relations, mais discrètement, car les bibliothécaires ou les vigiles veillent au respect des règles liées à un endroit de culture.

Les membres les moins touchés par la disqualification sociale appartiennent à la catégorie de la « fragilité ». Ses membres ont connu soit un revers professionnel, soit sont au chômage, mais pas depuis suffisamment longtemps pour avoir perdu l’espoir de se réinsérer dans le monde du travail. La bibliothèque est pour eux un moyen de se former en s’installant devant un poste d’autoformation pour s’initier à une langue, à un logiciel, etc. Une part non négligeable de ce public est constituée d’émigrés fraîchement arrivés en France, qui utilisent les ressources pour apprendre la langue française, le code de la route ou un savoir-faire indispensable à leur insertion. Chacun d’entre eux porte un projet qui implique une régularité dans l’effort et le respect d’horaires de bureau. En ce sens, la BPI les remet sur le chemin du salariat. C’est cette catégorie qui a été la plus difficile à repérer, puis à interviewer par les observateurs, car ces personnes en phase de fragilité essaient de dissimuler leurs difficultés par une attitude normative. Leur mise est impeccable et certains vont jusqu’à porter un costume cravate pour donner le change.

Dans l’introduction, les deux sociologues s’interrogent sur la pertinence de l’échantillon sur lequel ils travaillent pour être représentatif de la situation des pauvres dans la mesure où le panel de personnes interrogées est réduit à quelques dizaines de personnes. Leur enquête n’est pas quantitative, mais qualitative, se fondant sur l’observation participante et sur des entretiens approfondis. Les méthodes qualitatives, qui s’occupent plus de l’individu que d’un large ensemble, a l’avantage de comprendre de l’intérieur les motivations qui font agir les gens ; en ce sens, on peut affirmer qu’elle est un humanisme.

La BPI a un statut particulier parmi toutes les bibliothèques parisiennes étant à la fois de type universitaire (par son choix et son exigence) et municipale (par sa convivialité et son accessibilité à tous). Placée au sein du Centre Pompidou, elle possède un prestige qui valorise cette frange en difficulté qui vient se former, s’informer, se cultiver et… retrouver l’estime de soi.

Didier Saillier

(Octobre 2013)

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