Jacques Demy, une enfance réalisée

Du 10 avril au 4 août 2013 a eu lieu à la Cinémathèque française une exposition consacrée au cinéaste des Parapluies de Cherbourg et des Demoiselles de Rochefort : « Le monde enchanté de Jacques Demy ». Des extraits de films, des costumes, scénarios, photos de plateau, décors à tous les étages et papiers peints en fac-similé !

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Jacques Demy (1931-1990) a une place à part dans le cinéma français. Il est le seul à s’être orienté vers la comédie musicale, genre par excellence américain. Ce genre est un hymne à la joie, on y chante, on y danse, les sourires sont resplendissants, les acteurs souples et élégants, les décors splendides ; tout est plus beau que la réalité. Chez Demy, la bulle irisée s’accompagne d’une mélancolie sourde parfois de désespoir. Que l’on prenne Les Parapluies de Cherbourg (1963) où les chansons parlent d’amours empêchées, de promesses non tenues sur des mélodies de Michel Legrand qui donnent le frisson, ou surtout une Chambre en ville (1982), drame désenchanté sur fond de crise sociale où le sang coule et où la mort surgit. Curieuse comédie musicale morbide qui a découragé plus d’un spectateur !

Depuis son enfance Jacques Demy a rêvé de tourner des films. Dès sept ans, après avoir vu Blanche Neige, il redessine les personnages sur des rouleaux de papier toilette éclairés à la lampe torche. A treize ans, il s’achète une caméra et réalise dans le grenier familial des films d’animation de quelques minutes. Ces courts-métrages sont vus et appréciés par le metteur en scène Christian-Jacque, venu présenter un de ces films à Nantes, qui l’encourage à persévérer dans cette voie et l’aidera, par la suite, à intégrer l’École technique de photographie et de cinématographie, à Paris, dite « École de Vaugirard ». Ce qui aurait pu rester qu’un jeu d’enfant parmi d’autres devient chez lui une passion exclusive. Ce phénomène (poursuivre à l’âge adulte les obsessions de l’enfance) est tout à fait remarquable. La plupart du temps, les adultes oublient leur enfance, voire la renient, y voyant un frein à leur développement.

La comédie musicale, qui fera le succès de Demy, se rattache directement au conte de fées, genre pour lequel les enfants éprouvent de la fascination. D’ailleurs, Demy reliera ces deux pôles, la comédie musicale et le conte, dans Peau d’âne (1970), film troublant qui évoque le sujet de l’inceste à travers l’histoire d’un roi (Jean Marais) qui souhaite épouser sa fille (Catherine Deneuve).

Pour recréer une dimension merveilleuse, les cinéastes hollywoodiens, adeptes du genre, comme Vincente Minelli (Un Américain à Paris [1951]), Stanley Donen et Gene Kelly (Chantons sous la pluie [1951]), pour ne citer que les plus grands, construisent une ville idéale dans un lieu privilégié, le studio, permettant de gommer les laideurs de la réalité. Avec les cloisons amovibles, tout devient possible. Demy, pour des raisons économiques, mais aussi esthétiques retourne le principe. Au lieu de s’enfermer dans une ville de carton-pâte, il recrée son propre studio dans des décors naturels, c’est-à-dire en retouchant par des couleurs vives les rues bien réelles. Le génie de Demy est d’avoir fait appel à un grand décorateur, Bernard Evein, un camarade de l’École des Beaux-arts de Nantes, qui, à partir d’un traitement de couleurs acidulées, révèle la dramaturgie des scènes et la psychologie des personnages : « Dis-moi comment est ton intérieur et je te dirai qui tu es », semble affirmer le duo.

Dans l’exposition le travail de Bernard Evein a été recrée jusqu’aux moindres papiers peints avec beaucoup de minutie : décors de décors, pourrait-on dire de cette mise en abyme. La rue des Parapluies de Cherbourg, avec ses façades colorées, donne l’illusion au visiteur d’entrer à l’intérieur de la pellicule. La galerie d’art moderne des Demoiselles de Rochefort (1967)  est conçue à l’identique : un extrait de la scène nous permet d’en vérifier la pertinence. Les œuvres artistiques présentées ont été reconstituées pour cet événement. Ainsi on peut apprécier Les Tirs de Niki de Saint-Phalle (tirs à la carabine dans des poches en plastique contenant de la peinture projetée sur la toile), ou le portrait de Delphine (Catherine Deneuve), « L’idéal féminin », du marin Maxence (Jacques Perrin), peint à la manière de Jean Dubuffet. Un mobile de Calder, qui, lui, n’est pas une copie, s’agite dans la galerie.

Alors qu’habituellement dans la comédie musicale, le décor est une réplique plus ou moins proche du modèle, chez Demy et Evein, le décor s’appuie sur l’existant pour le réenchanter. Une anecdote illustre la magie de Demy. Satisfaits des façades ripolinées, la municipalité et les habitants de Rochefort ont décidé de conserver leur ville « revue et corrigée ». Depuis, l’identité de Rochefort est à jamais liée à ses Demoiselles.

Combien de villes ont été transformées – même si elles n’ont pas été conservées en l’état comme Rochefort – par le regard de Demy et le souvenir des spectateurs. Même si ses films ont presque tous été tournés dans des villes portuaires (Cherbourg, Rochefort, Marseille pour Trois places pour le 26 [1988]) ou dans une cité balnéaire (Nice pour La baie des Anges [1962]), Nantes reste la matrice de son cinéma pour être le siège de ses premiers souvenirs (Lola [1961], Une chambre en ville [1982]) qui l’irriguent. Une des figures les plus prégnantes est celle du marin en uniforme blanc et au béret à pompon rouge, image obsessionnelle. Le marin, objet de tous les fantasmes de voyage lointain et de fuite, n’est-il pas l’image du prolongement de l’enfance ? Et le cinéma, une traversée pour atteindre la poésie ?

Dès son premier long métrage, en noir et blanc, Lola, on sent que sa pente naturelle le mènera vers le genre cinématographique qui fera sa gloire. En effet, des scènes chantées ponctuent le film, mais toujours en situation. Lola (Anouk Aimée), qui est une danseuse de cabaret pour marins, une entraîneuse, chante au cours des spectacles ou des répétitions. En revanche dans ses comédies musicales « pures », la chanson, la danse ne sont plus justifiées par la situation, mais surgissent parce que l’on est dans un monde parallèle. Le cas le plus extrême est celui des Parapluies de Cherbourg où tous les dialogues, même dans les scènes les plus prosaïques, sont chantés avec lyrisme.

Demy qui a rêvé d’Hollywood et de ses studios mythiques, fera le voyage à Los Angeles, auréolé par les succès mondiaux des Parapluies et des Demoiselles, pour y tourner son film américain. Alors que la Columbia attend de lui une comédie musicale, il préfère filmer Los Angeles pour capter l’ambiance de cette ville en ébullition, et réaliser un film de type Nouvelle Vague (tournage en extérieur, équipe réduite, éclairage sommaire et acteurs peu connus) mêlant le documentaire à la fiction. Anouk Aimé dans Model shop (1968) reprend le rôle de Lola, que le spectateur avait laissé à Nantes, en se reconvertissant en modèle pour photographe. Dans l’exposition, Harrison Ford, le comédien souhaité par Demy pour incarner le rôle principal masculin, raconte dans une vidéo comment la Columbia a mené la vie dure au cinéaste français et licencié le futur acteur d’Indiana Jones. Le rêve hollywoodien de Demy s’acheva avec ce film.

Finalement, le cinéma hollywoodien, Demy l’a vécu davantage en France qu’aux États-Unis, en choisissant un genre typiquement américain, en recréant des studios en décor naturel, sans pour autant renoncer à sa liberté d’auteur que seule la France pouvait lui donner, puisque la Nouvelle Vague, à la fin des années 1950, avait ouvert une brèche aux jeunes cinéastes pour pratiquer un art personnel, parfois improvisé et débarrassé des lourdeurs techniques et hiérarchiques de l’époque. Bénéficiant de l’aura de ce mouvement, Demy réussit ainsi à tourner des films singuliers qui ne rencontrèrent pas toujours le public.

La leçon que l’on pourrait tirer de la vie et l’œuvre de Jacques Demy est qu’il ne faut jamais renoncer aux exigences de l’enfance.

Didier Saillier

(Septembre 2013)

Photo : Catherine Deneuve, Jacques Demy, Françoise Dorleac (de gauche à droite) sur le tournage des Demoiselles de Rochefort (1966).

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