Croire pour voir : la photographie selon Robert Adams

Au Jeu de Paume est à l’affiche, du 11 février au 18 mai 2014, la rétrospective, « L’endroit où nous vivons », du photographe américain Robert Adams. Elle est composée de 250 photos noir et blancs, la plupart en petits formats, choisies parmi ses nombreuses séries. Auteur d’une quarantaine de monographies, Robert Adams est considéré comme l’un des plus grands de son art. Le photographe des paysages a sillonné cette contrée, terre des pionniers, pour livrer son Amérique à lui.

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Au début des années 1960, il photographie en amateur la région en occupant parallèlement son poste d’assistant d’anglais à l’université de Colorado-Springs. Puis son travail étant reconnu par les institutions professionnelles, il devient photographe à part entière, dix ans plus tard, en recevant des bourses pour subsister.

Né en 1937, il a, dès l’enfance, vécu dans l’ouest des États-Unis et a pris pour objet de travail, le Colorado, l’Oregon, le Missouri, la Californie. Parce que l’on vit dans un lieu, on a des responsabilités, tel est son point de vue qui l’oblige à témoigner de la beauté des panoramas, mais aussi de la destruction en cours. Son mot d’ordre : « Je vois ce que je crois » insiste sur le fait que le regard porte sur le monde dépend de ses valeurs, de sa croyance.

À la fin des années 1960, il met au point un projet, qui est encore d’actualité, de révéler la géographie de l’Ouest sous tous ses aspects : les plaines immenses, les villages hispanisants, les églises blanches méthodistes, les paysages, à la végétation sèche, mais aussi celle abîmée, défigurée par les méfaits des hommes sans égard pour la nature. Dans la préface du catalogue, il présente ainsi les origines de son entreprise : « comme beaucoup de photographes, j’ai commencé par prendre des photos par envie d’immortaliser des motifs d’espoir : le mystère et la beauté ineffables du monde. Mais, chemin faisant, mon objectif a aussi enregistré des motifs de désespoir et je me suis finalement dit qu’eux aussi avaient leur place dans mes images si je voulais que celles-ci soient sincères et donc utiles. »

Ce double travail n’est sans doute pas étranger au fait que Robert Adams, dans sa jeunesse, a pensé devenir pasteur. Ses paysages sont un hommage rendu à la nature, autant dire au démiurge. En revanche la déforestation, les terres érodées, les exploitations d’agrumes détruites par les pelleteuses, l’implantation d’industries polluantes, tout cela n’est-il pas l’œuvre du diable ? Question que posent ses photos qui possèdent la force du reproche, et que confirment les textes placés en vis-à-vis : « Ce qui est clair, c’est la perfection de ce qui nous a été légué, la médiocrité de notre attitude, et, compte tenu de nos carences, la certitude que nous serons jugés. » Le coupable pour lui est l’homme qui n’a pas pris soin de ce qu’il a reçu.

Certaines photos font allusion – sur le mode mineur – au modèle de l’American way of life, mode de vie aliénant engendrant l’ennui et la perte d’identité. Celle-ci, par exemple, une de ses plus célèbres : une femme en ombre chinoise derrière une baie d’un pavillon en bois clair fait apparaître toute la vacuité de son existence. Cet intérêt pour la solitude des êtres qui le rapproche d’un de ses modèles revendiqués, le peintre Edward Hopper, dont le regard montre la dépression d’une certaine Amérique. Ou bien ces séries de clichés, prises dans la ville de Longmont, Colorado, représentant des pavillons uniformes accolés séparés par un petit jardin ou des mobil homes sans âme formant un quartier au milieu de nulle part. Pour lui, ce mode de vie n’est qu’un des effets d’un système économique et politique qui pousse à l’uniformisation des pratiques et à éviter de le remettre en question.

Le délabrement géographique prend sa source dans le système capitaliste, reposant sur l’exploitation sans compter des ressources et l’extension au pas de charge des territoires. Sans être un militant écologiste forcené, Robert Adams se plait de montrer d’une manière calme l’étendue des dégâts les plus évidents : les terres défoliées devenues arides ; un pont hideux en béton enjambant une rivière asséchée, des forêts rasées à blanc, etc.

Cependant l’origine de ces ravages n’est pas mis à jour par le photographe qui préfère les laisser en hors champ. À partir des commentaires ou des titres, on devine la source du mal qui a frappé les lieux. Beaucoup de photos ont dans leur titre : « Près de l’autoroute », ce qui explique que la végétation ait disparu, que les détritus soient abandonnés sur un chemin caillouteux. Des routes de dessertes sont défoncées, remplies de flaques d’eau, pour avoir supporté le passage répété des camions du chantier placé à proximité. Les paysages encore préservés de la laideur, ne sont pas pour autant sauvés si l’on en croit la légende : « Usine d’armes nucléaires de Rocky Flat comté de Jefferson ».

A part la série « Nos vies et nos enfants », qui a été prise avec un appareil dissimulée dans son cabas, les êtres humains figurent peu dans ses photos. La raison en est que étreint par la timidité – que reconnaît volontiers le photographe –, il évite d’entrer en contact avec eux. Les rues, les pistes, la beauté des plaines se suffisent à eux-mêmes, semblent-il affirmer. Même les églises, qui sont un de ses sujets préférés, sont dépourvus de fidèles. Un parking rempli de voitures témoigne que leurs propriétaires ne sont pas si loin.

Ses photos donnent à penser que ces contrées sont abandonnées. Ce qui est d’autant plus vrai lorsqu’il photographie les villages-fantômes. La solitude de ces lieux, au-delà de son attirance pour le vide, provient de la toute puissance de ces espaces immenses qui rejettent les hommes dans l’infiniment petit. Un des clichés est sur ce point explicite : une ville photographiée de loin paraît si minuscule et fragile devant le ciel, tourmenté de nuages grisâtres prêts à éclater, qui va l’engloutir, dans un instant à l’autre, sous un déluge. On perçoit que ce qu’aime Robert Adams est la solitude, la relation intense avec la nature. Ses clichés donnent à entendre le silence, interrompu, peut-être, par le vent qui bat les plaines ou par un grincement d’une poulie.

La beauté des paysages, jugée comme telle, est une beauté dépouillée. Le monde désert n’est pas toujours attribuable aux méfaits humains, c’est aussi le climat et la géographie qui donnent un aspect austère à la nature qui évoque les westerns de notre enfance.

En regardant les photos de cette exposition, une série de questions vient à l’esprit. Dans quelle mesure faut-il refuser le développement économique ? La croissance est-elle compatible avec la protection de l’environnement, avec la beauté de la nature ? Jusqu’où faut-il déborder sur les prérogatives de la nature ?

Didier Saillier

(Avril 2014)

Photo : Robert Adams, Colorado-Springs, Colorado, 1968.

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