Charles Trenet ou l’allégresse mélancolique

Charles Trenet (1913-2001) aurait eu cent ans cette année. Pour rendre hommage au « fou chantant » qui a enchanté toutes les générations, la Galerie des bibliothèques lui consacre, du 11 avril au 30 juin 2013, une belle exposition musicale en réunissant affiches, photos, partitions, manuscrits, lettres, cartes postales, disques vinyles, archives sonores et visuelles.

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La carrière de chanteur de Charles commence lorsqu’il rencontre, dans un club de jazz à Montparnasse le pianiste suisse, Johnny Hess. Ils forment de 1933 à 1936 le duo « Charles et Johnny » qui rencontre un succès d’estime sans parvenir à enflammer les foules. Mais c’est en 1937 que Trenet prend son essor en composant, pendant son service militaire, où il s’ennuie, des chansons qui resteront parmi ses plus grands succès : « Je chante », « Y’a d’la joie », « Fleur bleue ». Avec lui – et Mireille qui écrit, à la même période, avec Jean Nohain, des chansons bucoliques dans un esprit analogue – survient en France le « swing » importé d’Amérique qui se marie si bien au désir du peuple de jouir enfin de la vie. Désir qui se concrétisera en 1936 par les conquêtes sociales obtenues lors du Front populaire. Avec les congés payés, les auberges de jeunesse, les vacances deviennent possibles pour les prolétaires qui peuvent renouer avec leurs racines paysannes ou contempler la mer pour la première fois. Le génie de Trenet est d’avoir senti cette atmosphère de liberté et d’aspiration au bonheur qui courait dans le pays. Il a été, non seulement une caisse de résonance des années trente, mais aussi une voix qui leur a donné une forme.

Trenet n’est pas à proprement parlé un homme de gauche (il n’a jamais voté), même s’il a été, dans les années 1980, choyé par le gouvernement socialiste. Néanmoins l’attitude du chanteur envers la vie l’apparente à ce courant d’esprit. En se créant un univers imaginaire, il se veut plus fort que la réalité empesée. Pour lui le monde n’est pas inerte, mais en perpétuel mouvement. On peut transformer la réalité par la force de l’imagination comme l’affirment les révolutionnaires. Avant de transformer le monde, l’homme le pense, l’entrevoit, car c’est d’abord en imagination que les projets les plus fous, se réalisent : « Y a d’la joie la tour Eiffel part en balade/Comme une folle elle saute la Seine à pieds joints ».

S’il a écrit ses chansons les plus joyeuses dans une caserne morose, ce n’est pas un hasard. En effet, cette manière d’appréhender l’existence prit sa source dans son enfance, à l’âge de sept ans, lorsque ses parents divorcèrent et le placèrent en pension dans une école libre de Béziers où il ressentit une profonde tristesse. Comment s’en sortir ? Par la joie de vivre pour donner le change : « Je faisais croire au Diable que j’étais joyeux et que tout m’amusait. » Trenet c’est ça, chanter pour conjurer la peur, en y mettant tant de cœur que lui-même finit par y croire. L’enfant et le poète savent se créer un monde fantastique : « Il suffit pour ça d’un peu d’imagination » (« Le Jardin extraordinaire »). Combien de ses chansons évoquent la mélancolie, voire le drame, sur une musique explosive de gaîté ? N’oublions pas que dans « Je chante », le vagabond arrêté par la maréchaussée s’évade… en se pendant : « Ficelle / Tu m´as sauvé de la vie / Ficelle / Sois donc bénie / Car, grâce à toi j´ai rendu l´esprit ». Tel est le tour de force : composer à la fois, dans un même élan, des chansons tristes et gaies où l’enfance, la nature et la fuite du temps finissent par ne faire plus qu’un. Ses jeunes années, qui ont été son paradis perdu, courent à jamais dans les montagnes de son sud-ouest natal.

Dès la fin 1937, libéré de ses obligations militaires, il est nommé « le fou chantant » en raison de sa manière de se produire, ses mimiques, ses yeux écarquillés, son index tendu vers le ciel, son costume bleu roi, son œillet rouge, son chapeau informe rejeté en arrière. Charles Trenet est devenu Charles Trenet du jour au lendemain, grâce au public qui a perçu d’emblée la nouveauté de l’artiste qui contrastait avec les chanteurs sirupeux ou les comiques troupiers. Lui, Trenet, s’adresse au genre humain. A la jeunesse, bien sûr, qui s’enthousiasme pour la fraîcheur de ses textes et de sa musique, mais aussi un large public qui éprouve le besoin, au mitan des années trente, de s’étourdir sentant la guerre arriver au grand galop, car le Front populaire ne sera qu’un court instant d’utopie avant de plonger dans l’horreur. Poète, musicien (bien qu’ignorant le solfège), interprète charismatique qui électrise le public par sa bonne humeur, son allégresse, ses onomatopées vivifiantes, le chanteur sait jouer d’une large palette d’émotions : l’amour, la joie, la mélancolie, la tristesse, mais toujours en rythme.

En parcourant l’exposition, une réflexion vient en découvrant les différentes étapes de sa biographie. Le destin d’un être peut se jouer à trois fois rien. Une rencontre, un regard, une attention à des moments cruciaux de la vie – où l’on attend encore quelque chose du monde – peuvent tout faire basculer et aider l’égaré à rejoindre celui qu’il se devait d’être. Sans ces circonstances, le chanteur international, qu’il est devenu, aurait fort bien pu passer à côté de sa vie.

Quelles en sont les raisons ? D’abord, bien que possédant la volonté de réussir et la conscience de sa valeur, il manque d’objectif précis. Ses talents multiples pour les muses font qu’il ne sait sur quel chemin mettre ses pas. À treize ans, il fait une rencontre capitale en la personne du poète roussillonnais Albert Bausil, directeur du Coq catalan, hebdomadaire littéraire et satirique. Ce dernier l’initie à la littérature, devient son mentor en publiant ses premiers poèmes et nouvelles. A son contact, il fait montre de qualités artistiques. En plus d’écrire, il peint, dessine, joue la comédie dans la troupe de son maître qui monte des revues dans sa région. Comme on peut le constater, il fait feu de tout bois.

La deuxième rencontre importante se fera deux ans plus tard. Renvoyé du lycée pour indiscipline, Charles part pour dix mois rejoindre à Berlin sa mère qui s’est remariée à Benno Vigny, un célèbre scénariste de films muets. Par l’entremise de son beau-père, il s’initie au jazz et rencontre l’élite culturelle allemande : Marlène Dietrich, Fritz Lang, Kurt Weill… : « Le jazz, le cinéma, l’architecture, le Bauhaus. Nous étions étourdis par cette création perpétuelle. »

Sorti du chaudron berlinois, l’année suivante, à l’âge de dix-sept ans, il écrit un roman (Dodo manières) avant de partir pour Paris, sachant que pour atteindre le succès il n’y a point de salut en dehors de la capitale. Recommandé par Bausil, il devient accessoiriste et assistant-metteur en scène aux studios de Joinville. Le cinéma devient un nouveau projet et il rêve de lire aux frontons des cinémas : « un film de Charles Trenet ». Cependant, le soir, il hante les cafés de Montparnasse, se mêle aux noctambules et fréquente des intellectuels, écrivains et poètes qui deviennent ses amis : Henri Bergson, Jean Cocteau, Max Jacob, Antonin Artaud. Durant trois années, au gré de ses rencontres, il parfait sa culture avant de faire la connaissance de Johnny Hess qui l’orientera définitivement vers la chanson, art dans lequel il excellera.

Cette exposition est à recommander chaudement à la fois pour les admirateurs du « fou chantant », les amoureux de la chanson française, mais également pour ceux qui s’intéressent à l’histoire du xxe siècle, car à travers la biographie du chanteur passent les événements qui l’ont marqué. Si Trenet a marqué de son empreinte l’époque de ses vingt ans, en revanche, la Seconde Guerre mondiale, aura, un tant soi peu, terni son inspiration la plus débridée, celle qui fit « boom » dans le cœur du public. Néanmoins, par la suite, il continuera de composer des chansons sublimes, mais dans un registre différent, souvent mélancoliques : « Que reste-t-il de nos amours ? » (1942) « La mer » (1945), « L’âme des poètes » (1951) ou « Fidèle » (1971) : « Fidèle, fidèle, je suis resté fidèle / A des choses sans importance pour vous / Un soir d’été, le vol d’une hirondelle / Un sourire d’enfant, un rendez-vous / Fidèle, fidèle, je suis resté fidèle / A des riens qui pour moi font un tout ».

Didier Saillier

(juin 2013)

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