Michel Leiris et Jacques Baron, le destin des poètes

Michel Leiris / Jacques Baron, Correspondance, Édition établie par Patrice Allain et Gabriel Parnet, Éditions Joseph K., 2013, 190 p., 16,50 €.

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La correspondance entre Michel Leiris (1901-1990) et Jacques Baron 1905-1986), qui couvre près de cinquante ans de leur relation (1925-1973), nous permet de réfléchir sur les trajectoires de ces personnalités. Comment deux personnes aux origines similaires ont connu des parcours et des réussites si contrastés ? L’un, Michel Leiris, est devenu un autobiographe réputé, pour avoir renouvelé le genre de l’autobiographie, doublé d’un ethnologue africaniste, a connu le succès, sinon public, du moins auprès des critiques universitaires et journalistiques, et des amateurs épris de littérature exigeante. Succès durable, sans passage par le purgatoire, qui a conduit l’écrivain, treize ans après sa mort, en 1990, à entrer dans la prestigieuse collection de la Pléiade de Gallimard.

L’autre, Jacques Baron, a débuté sa carrière littéraire dans le sillage des avant-gardes et s’est reconverti, dès les années trente, dans le journalisme de la presse écrite ou de la radiodiffusion en devenant un ex-jeune poète prometteur, constat qu’il admet dans ses cahiers : « A 17 ans, j’étais un espoir du surréalisme et j’ai dû me complaire dans cette idée. Je le suis resté…Comme si on restait toute sa vie un espoir. » Aujourd’hui son nom n’évoque rien au public, si ce n’est aux spécialistes du surréalisme.

Quelles sont les raisons qui ont fait que l’un a pris le chemin de la notoriété et l’autre celui de l’oubli ? On pourrait affirmer que l’un était plus talentueux que l’autre. Si on se réfère au journal de Michel Leiris, on constate qu’il n’en est rien, que le rapport de force était davantage au profit de Jacques Baron. Combien de fois Leiris se plaint de ne parvenir à écrire des textes substantiels. La page blanche est son plus redoutable adversaire. Quand il rencontre le groupe surréaliste, il n’a à son actif que deux poèmes et une traduction dans une revue confidentielle Intentions. Quant à Jacques Baron, il est un génie en herbe, précoce, à l’âge de 17 ans, il fait figure de « Rimbaud du surréalisme » en publiant des poèmes dans Littérature, la première revue d’André Breton, et un recueil de poèmes chez Gallimard. Un an plus tôt, en 1921, il fréquente le milieu dadaïste et ses figures tutélaires que sont Francis Picabia, Tristan Tzara… De plus, il est pris sous la protection de grands aînés, comme André Breton et Louis Aragon, qui se montrent des substituts paternels : Aragon lui donne de l’argent, Breton des claques quand le jeune Rimbaud dépasse les bornes. Aragon et Pierre Drieu la Rochelle l’emmènent dans les maisons closes parfaire son éducation. Tout cette expérience artistique et de vie lui donne plusieurs longueurs d’avance sur Leiris qui lui, pourtant de quatre ans plus âgé, est tout sauf précoce, que ce soit pour ses dispositions à écrire, ou en matière de sensualité, se contentant d’admirer les blondes actrices américaines sur les écrans vierges de ses désirs.

Malgré ces différences dans leur cheminement social, on s’aperçoit qu’ils sont pourvus de propriétés sociales similaires. Originaires de la moyenne bourgeoisie, leurs enfances se sont déroulées dans les beaux quartiers parisiens, du côté de Neuilly et d’Auteuil. Leurs études n’ont guère été convaincantes : pour Leiris, après avoir échoué à son baccalauréat, il finit par obtenir le diplôme en intégrant une boîte à bac ; pour Baron, ses activités dadaïstes le font renoncer à intégrer la classe dite « philo ». Les deux amis ont des pères liés au monde des affaires et attirés par le monde artistique, notamment musical. En outre, les jeunes poètes sont sujets à des accès de dépression qui sera le ciment de leur amitié. Ce qui les différencie, ce sont les personnalités opposées de leur mère respective, qui auront un impact dans la formation de leur caractère et de leur destinée. Celle de Leiris, attentive et cultivée, a fait des études en Sorbonne et l’a initié aux arts et aux lettres. Celle de Baron est une femme peu maternelle, plus encline à s’occuper de sa personne, à vivre sa vie. D’ailleurs le jeune homme la décrit ainsi, en 1945, dans une lettre à son frère François : « terriblement femme, négative, abusive […] Elle ne savait pas aimer ». Dans un livre de souvenir, paru en 1954, son frère surenchérit : « trop impatiente de vivre et trop jalouse de son mari pour aimer tendrement ses enfants. » Est-ce le comportement de leur mère qui va orienter leur destin ? Probablement, même si l’on croit un tant soit peu à la liberté des êtres et à la capacité de dépasser les déterminismes sociaux. Leur caractère, acquis lors de leur éducation, sera déterminant dans leur manière de se comporter. Jacques Baron manque de volonté, se lasse rapidement, ne parvient pas à tenir le cap dans ses décisions. Il donne l’impression de naviguer à vue, sans aucune stratégie, pourvu de désirs versatiles. Ses orientations artistiques et politiques changent en fonction des circonstances. Au début de la correspondance, il souhaite que La Révolution surréaliste, la revue emblématique du mouvement, prenne fin n’ayant plus aucun goût pour ses travaux qu’il juge sévèrement : « Dans un an, je pense, chacun, sera rendu à sa destiné la plus médiocre et je songe avec délices qu’il ne sortira rien de là. » (Lettre du 15 mai 1925). Son engagement au parti communisme est identique : en 1927 il adhère, le quitte aussitôt, revient deux ans plus tard, puis rejoint au début des années trente la gauche oppositionnelle de Boris Souvarine (avec Leiris). Pendant l’Occupation, il travaille dans une radio marseillaise, dépendante de Radio Vichy. Du point de vue sentimental, il n’en est pas moins inconstant : ses compagnes se succèdent à un rythme soutenu. Professionnellement, il se cherche : magasinier, journaliste pour une agence de presse, dans diverses radios, mercenaire de l’écriture, il rédige des mémoires de personnalités, tout en revenant à des travaux (romans, souvenirs) plus en lien avec ses aspirations ambitieuses. Nonobstant ses changements constants, il reste fidèle en définitive à la seule poésie et au surréalisme avec ou sans Breton. Dans une de ses lettres à Leiris, il reconnaît son caractère velléitaire : « Je lis et fais semblant d’écrire un grand roman (comme toujours) mais naturellement je n’aboutis à rien quoique j’ai de grands projets dans la littérature. » [Lettre de 1928]. En 1934, pour tenter de dépasser ses difficultés d’être, Baron décide de consulter le docteur Adrien Borel – psychanalyste qui s’est fait le spécialiste des écrivains et artistes – qui a déjà soigné avec un certain succès Michel Leiris lui permettant de déployer sa capacité créative. Mais, là encore, il met un terme à ses visites auprès du médecin avant d’avoir pu bénéficier pleinement de son aide.

En ce qui concerne Michel Leiris, même si lui aussi a louvoyé – mais toujours à gauche –, se rapprochant, puis s’éloignant de la politique selon les époques, il a un avantage sur son ami : il est un obsessionnel, qualité indispensable pour atteindre les objectifs définis. Plus à l’écoute de sa psyché, il a décelé où se situaient ses désirs profonds. Ainsi, après avoir eu l’opportunité de participer à la mission ethnographique Dakar-Djibouti (1931-1933), à son retour en France, il entreprend à plus de trente ans des études en ethnologie, ce qui lui permet d’accéder à une profession stable et de progresser statutairement au sein du CNRS, tout en se consacrant, pendant ses loisirs, à l’écriture littéraire. Ces deux activités se sont mutuellement nourries ; l’œuvre littéraire a recouru à la technique de la mise en fiches ethnographique pour écrire son autobiographie. Sa persévérance lui a permis de produire des milliers de pages, à s’acharner pendant plus de trente ans à ses quatre volumes autobiographiques de La Règle du jeu (Biffures [1948], Fourbis [1955], Fibrilles [1966], Frêle Bruit [1976]), socle de l’œuvre entière.

Quand commence cette correspondance, en 1925, entre les deux amis qui, jusqu’à présent, ne s’étaient guère quittés que pour regagner leur domicile après des nuits de noctambulisme à s’enivrer de cocktails dans les cafés et les boîtes de Montparnasse ou de Pigalle, Jacques Baron est à Nantes attendant de rejoindre Alger pour effectuer son service militaire. C’est au début de cette année que Leiris devient un membre actif du groupe surréaliste en commençant de publier dans La Révolution surréaliste des poèmes, des récits de rêve et son dictionnaire à teneur personnelle, « Glossaire, j’y serre mes gloses ». Y a-t-il un rapport de cause à effet ? Je m’y risquerai bien en affirmant que le départ de l’un (le jeune prodige) a laissé place nette à l’autre (le jeune prétendant) qui cherche à s’insérer dans un groupe le plus en vue de l’époque. En deux ans, il donne une légitimité à sa présence dans le groupe par de nombreuses contributions poétiques et par son acte de bravoure devenu légendaire dans l’histoire littéraire des avant-gardes. Lors du banquet Saint-Pol Roux à la Closerie des Lilas, en juillet 1925, Leiris, le grand timide, crie à la fenêtre : « A bas la France ! » et « Vive Abdelkrim ! », provocation qui manque de le faire lyncher par la foule scandalisée, mais qui lui offre en retour l’aura de poète voyou prenant ainsi la place de l’autre « petit voyou » du surréalisme : Jacques Baron.

Didier Saillier

(Novembre 2013)

Photo : Jacques Baron en 1923.

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