Raymond Roussel, un soleil froid

Au palais de Tokyo est programmée du 27 février au 20 mai 2013 une série d’expositions d’artistes contemporains, nommée « Soleil froid », qui « explore la surface d’un monde étrange ». « Nouvelles impressions de Raymond Roussel » n’est pas la moins étrange.

L’écrivain Raymond Roussel (1877-1933) est un personnage tout droit sorti de la Belle Époque, excentrique dans son mode de vie, élégant dandy qui se refusait toutefois à toute mondanité, héritier d’une fortune colossale, il l’investit dans sa passion pour l’écriture en se résignant à la publication à compte d’auteur, faute de trouver un éditeur. Ses ouvrages étranges, dont les plus connus ont pour titres Impressions d’Afrique (1910) et Locus Solus (1914), furent ignorés par le grand public. Néanmoins il influença les cercles littéraires et artistiques qui se revendiquèrent de lui, le considérant comme un précurseur du modernisme. Ainsi les surréalistes le défendirent lors des représentations tumultueuses de ses pièces théâtrales, tandis que des artistes comme Marcel Duchamp et Salvador Dali avouèrent que, sans lui, leur œuvre n’aurait pas été la même. Par la suite, tout au long du vingtième siècle, des écoles, des groupes littéraires, tels que le Nouveau Roman (Alain Robbe-Grillet) et l’Oulipo (Georges Perec), mais aussi des intellectuels (Michel Foucault) lui consacrèrent des travaux. Michel Leiris, un ancien surréaliste, fut tout au long de son existence un de ses admirateurs les plus fervents et lui consacra de nombreux textes qui furent réunis sous le titre, en 1998, Roussel & Co. Les écrits de Raymond Roussel, ses méthodes (une littérature fondée sur le calembour et la contrainte littéraire dont Oulipo reprit les procédés) ont irrigué toute la littérature de recherche.

L’écriture de cet écrivain produit des images chez le lecteur. C’est à partir de ce constat que l’exposition s’est construite en associant les « images » de Roussel à celles de plasticiens qui, en retour, ont pris pour modèles ses ouvrages pourvoyeurs de scènes baroques. Dévoiler l’influence évidente ou diffuse de l’écrivain sur les artistes, tel en est le principe. En marge de cette confrontation, une partie du parcours évoque la biographie de l’écrivain et ses goûts esthétiques particuliers.

Dans les premières salles, sont présentés des objets de sa collection personnelle pour lesquels il éprouvait un intérêt obsessionnel. Ainsi on y voit une série de dessins spirites, du dramaturge Victorien Sardou, produits sous la « dictée » de Mozart. On comprend que ces dessins minutieux, représentant des demeures célestes aux architectures imaginaires ornementées de fleurs, de plantes, de rosaces, évoquent pour Roussel l’idéal : un monde merveilleux sans référence à la réalité. Pour lui, l’œuvre littéraire doit répondre à un impératif : « rien de réel ne doit entrer ». Cette affirmation laisse percer un désarroi devant l’existence qui ne répond pas à ses attentes. L’élaboration de créations chimériques vient ainsi rectifier les carences du monde. Son ambition – ou son symptôme – est de se construire un monde à soi, étranger à la réalité. Lecteur passionné de Jules Verne, il apparaît comme un personnage créé par ce dernier : un homme qui dépasse les limites pour atteindre l’inconnu. Refusant la vie sociale, il se réfugia dans ses créations étonnantes qui étaient pour lui sa réalité.

Un objet insolite est placé dans une vitrine : une boîte en verre, en forme d’étoile, contenant un biscuit de la même forme, en souvenir d’un petit-déjeuner pris à l’Observatoire de Juvisy-sur-Orge, le 23 juillet 1923, avec Camille Flammarion. Ce célèbre astronome, vulgarisateur à succès de sa science, qui ressemblait aux personnages démesurés des romans de Jules Verne, entreprit des ascensions en ballon et considérait le spiritisme comme une science. Toutes les personnalités pour qui Roussel débordait d’admiration étaient des aventuriers de l’impossible, des découvreurs d’univers parallèles. Support de la mémoire, cette petite étoile en biscuit conservée religieusement était un témoin de ce moment si intensément vécu. Ses admirations extrêmes se vivaient sur le mode fétichiste, par le truchement d’objets ou d’œuvres d’art qui se substituent à l’humain divinisé. Pierre Loti fut une autre de ses idoles (en témoigne la correspondance présentée) qui le mena à Tahiti, au cours de son tour du monde, pour mettre ses pas dans ceux de l’écrivain-voyageur. Dans Comment j’ai écrit certains de mes livres (1935), Roussel avoue que ses nombreux voyages ne lui furent d’aucune utilité pour écrire ses livres. Ce qu’il résume par cette réflexion : « chez moi l’imagination est tout ».

Son nom est devenu le signe de ralliement des novateurs : une revue (1961-1962), animée par des écrivains américains dont Harry Mathews, le futur oulipien, porta le nom de Locus Solus en hommage à son auteur ; des films furent réalisés à partir de ses textes (Salvador Dali s’inspirant de La Vue, Jean-Christophe Averty adapta Impressions d’Afrique en vidéo).

Si les jeunes créateurs prennent encore aujourd’hui Roussel au sérieux, néanmoins certaines œuvres d’artistes contemporains exposées ont un lien si ténu avec leur modèle, que les visiteurs parviennent difficilement à saisir où se situe la référence rousselienne. D’autres sont plus explicites comme celle de Joseph Cornell (1903-1972) qui sacrifie au culte du souvenir d’enfance, à la manière de son inspirateur. Sa « Blue Sand Box », qui réunit dans une boîte des objets ayant une forte résonance intime, pourrait s’insérer dans la collection de l’écrivain.

L’aventure la plus extraordinaire autour de Raymond Roussel provient du plasticien Jean-Michel Othoniel qui – autre grand obsessionnel – s’escrima à retrouver la maison Locus Solus, reproduite sur une photo trouvée dans les archives de l’écrivain, ouvertes en 1989. En passant une petite annonce dans le journal Le Parisien, Othoniel réussit à entrer en contact avec les nouveaux propriétaires de la maison, située à Montmorency dans le Val d’Oise. De cette aventure est restée un témoignage, des photographies et la satisfaction d’avoir rendu bien réel le monde imaginaire de Raymond Roussel.

Bien qu’exigeante et parfois aride, cette exposition intéressera les admirateurs de l’écrivain comme les curieux qui, une pierre deux coups, feront à la fois sa découverte et celle des nouvelles tendances de l’art contemporain.

Didier Saillier

(Mars 2013)

Photo : La femme invisible, à la mémoire de Raymond Roussel. Tableau peint par la machine de Louise Montalescot.

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