Pourquoi se faire des cheveux ?

Concevoir une exposition sur les cheveux (« Cheveux chéris, frivolités et trophées ») est une idée originale. Dans la mesure où ils sont un objet anthropologique, elle a toute sa place (du 18 septembre 2012 au 14 juillet 2013) au musée du quai Branly – consacré aux arts et civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques – encore appelé musée des Arts premiers.

Les cheveux, comme la pilosité et les ongles, sont des attributs de l’être humain qui sont un reste de l’évolution. Depuis la plus haute antiquité, ils ont été un élément du corps que l’on a cherché à maîtriser, certainement pour se différencier des animaux. Seule propriété du corps à se laisser modeler, les cheveux se coupent, s’attachent, se tressent, se frisent…

Qu’ils soient longs ou courts, les cheveux ont une fonction qui varie selon les sociétés et les moments. Pouvant signifier à la fois la norme ou l’opposition, ils sont un bien qui « parle » de la personne autant de la société dans laquelle elle vit. A une certaine époque et dans un milieu spécifique, les cheveux sont un signe d’appartenance à un groupe et, par là même, le rejet de valeurs, par exemple de la classe dominante. Si on se réfère à l’histoire, on s’aperçoit que la coiffure n’a jamais eu un sens unique. La représentation des rois francs mérovingiens (Chilpéric, Clotaire, Childbert, Dagobert) par Jean-Louis Bézard, peintre du xixe siècle, les présente avec des coiffures qui tombent sur les épaules. Cette longueur marque la position sociale : elle caractérise les membres du pouvoir royal. Jusqu’au xviiie siècle, les rois sont toujours représentés, comme Louis XIV, avec de longues boucles.

Une fois que ce signe de contestation est partagé par une population étendue, il devient mode – un modèle que l’on doit suivre – et une nouvelle norme. Porter les cheveux longs en Occident, dans les années soixante-dix, se voulaient être en opposition avec le mode de vie technico-économique des sociétés industrielles qui préconisaient les coiffures courtes plus adaptées au monde du travail. Jusqu’à ces années-là, les cheveux courts masculins étaient la règle.

Moyen de contestation, la coiffure est un étendard brandi à la face du monde ou un fanion à usage personnel, gardé par devers soi. Pour comprendre le sens, encore faut-il posséder le mode d’emploi. La photo d’Herbert List, qui représente Pablo Picasso à côté d’une statue en bronze à tête de mort, serait dépourvue de signification si l’on ignorait qu’au dos du cliché, il y est noté : « 1944. Picasso avait fait le vœu de ne pas se couper les cheveux avant la libération de la France. » Si les artistes bohèmes ont souvent, au cours des xixe et xxe siècles, de longs cheveux, c’est en raison de leur propension à contester l’ordre établi par des idées ou des formes neuves.

La femme à la longue chevelure est une représentation constante à travers le temps. Plusieurs œuvres dépeignent des femmes tirées de l’imagination des artistes. L’allégorie de la « Renaissance » est personnifiée par une femme à la crinière abondante [huile sur toile d’Hippolyte-Paul Delaroche (1797-1856)], tandis que celle de l’« Aurore » est une jeune fille qui se réveille en soulevant un « lourd manteau de cheveux » [statue en marbre blanc et rose de Denis Pierre Puech (1864-1942)]. Sainte Marie-Madeleine, représentant la séduction avant sa conversion, est devenue une sainte et sa coiffure en rivière tombe jusqu’aux pieds, la protégeant des regards comme un voile (statue de pierre datant de 1300). Le tableau de Victor Mottez (1809-1897), Ulysse et les Sirènes, vient illustrer le mythe de ces monstres mi-femmes mi-poissons qui, par leurs chants, attiraient les marins et les entraînaient au fond de l’eau à l’aide de leur toison. Autre mythe : la femme scandinave, victime de sa beauté, ravie par des « pirates normands » est représentée par Evariste-Vital Luminais (1822-1896).

Les cheveux ont un pouvoir de séduction, d’autant plus quand ils sont longs. Les cheveux bouclés, ondulés sont plus attirants que les coiffures raides – en principe, mais les goûts sont partagés ! – et sont des signaux indiquant la féminité, la grâce, la sensualité. Dans l’imaginaire occidental, cette caractéristique s’associe souvent à la blondeur, couleur qui fait fantasmer. Les publicités, les photos de mode, le cinéma insistent sur la femme blonde. D’ailleurs un des plus célèbres films d’Howard Hawks ne se nomme-t-il pas, Les hommes préfèrent les blondes ? Chacun de nous a pu vivre l’expérience, dans le métro ou ailleurs, en constatant comment une femme aux longs cheveux blonds est perçue par les hommes présents : tous les regards convergent sur elle. Pourtant, il ne lui est pas nécessaire d’être objectivement belle pour capter l’attention. Les cheveux longs et blonds sont des codes qui déclenchent des réflexes conditionnels. Si la blonde évoque plutôt la superficialité, elle est malgré tout la femme idéalisée pour devenir maîtresse, avant d’être épouse puis mère. La brune est davantage perçue comme un être pragmatique ou une aventurière, alors que la rousse, à la couleur de feu, possède un tempérament volcanique et, de ce fait, appartient au monde satanique. De nombreuses photos de Sam Lévin exposent des actrices et chanteuses aux styles et aux couleurs diverses : Brigitte Fossey, Sylvie Vartan, Michèle Morgan, Jane Fonda, Eva Gardner, Gina Lollobrigida, Joséphine Baker, etc.

La chevelure, étant la marque de la séduction, se doit d’être domptée pour éviter que la société tombe à vau-l’eau, pensent certaines cultures. Les cheveux défaits au sein du privé sont licites, en revanche doivent être recouverts d’un foulard ou être maintenus : en chignon, en natte, en tresse (Colette, sage fille d’une quinzaine d’années, est représentée en photo avec de longues tresses). Emprisonnés, ils donneront à la femme un regard altier, voir sévère et seront des alliés de la bienséance sociale. Néanmoins, un jeu de la séduction est possible en détournant ces contraintes comme au xviie siècle, en créant une coiffure élaborée, mais « tenue », dite « huluberlu » (mèches courtes sur le front, mèches bouclées à l’arrière).

Au cours de la vie humaine, les cheveux, surtout chez les hommes, s’éclaircissent ou tombent. Cette perte est pour beaucoup une tristesse et est un indice du vieillissement qui se produit dès une trentaine d’années. Mais la perte est parfois consentie, par exemple au cours d’un rite de passage, les jeunes personnes se font raser afin de renaître – avec de nouveaux cheveux – avec le statut d’adulte. De même les religieuses prenant le voile se coupent les cheveux et peuvent laisser une natte à leur famille en souvenir de leur ancienne vie, telle la relique achetée par André Breton au marché aux puces de Saint-Ouen, qui appartenait à une certaine Emma entrée au carmel.

Dans d’autres situations, leur perte est refusée. La violence sociale enlève ce qui fait l’intimité de la personne. Ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, en Europe, les femmes qui avaient eu des relations avec l’occupant furent tondues. Des photos de Robert Capa (« Chartres, 10 août 1944 ») et des extraits d’archives filmiques montrent ces séances de tonte difficilement supportables.

Vers la fin du parcours sont montrées des têtes réduites de Jivaro et des momies qui surgissent comme un cheveu sur la soupe. Autant dire que ces « œuvres » mettent mal à l’aise, d’autant plus que l’on peut se demander dans quelle mesure elles ont leur place dans cette exposition. Que ce soit les têtes réduites ou les momies, le cheveu n’est pas l’essentiel de ces objets. Malgré tout, on peut comprendre le point de vue du commissaire de l’exposition, Yves Le Fur, qui a essayé de regrouper tout ce qui, de près ou de loin, évoquait son sujet. Cela étant dit, cette exposition conceptuelle, réfléchissant sur une propriété de l’être humain est remarquable.

Didier Saillier

(Février 2013)

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