La bohème, ça ne veut plus rien dire du tout ?

Dès que l’on prononce « bohème », on se met à rêver. Que nous évoque ce mot ? Des artistes miséreux vivant dans une chambre ou dans un atelier en désordre, peignant, écrivant, composant en attendant la notoriété. Dans des cafés enfumés, ils récitent des poèmes autour d’un poêle, en buvant de l’absinthe avec leurs amis. La bohème qui apparut et fixa sa forme au xixe siècle, a encore de nos jours une force d’évocation. Charles Aznavour, dans les années 1950, a redessiné ses contours dans sa fameuse chanson La bohème.

Dans l’exposition qui a lieu au Grand palais (du 26 septembre 2012 au 14 janvier 2013), il est question de deux bohèmes : l’une procédant de l’autre. On peut supposer que l’idée prit sa source dans l’analogie que représente la bohème littéraire et artistique avec le peuple bohémien, à la vie errante. C’est par métaphore (vie sans attaches et sans règles) que deux expositions, sans aucun autre lien, se trouvent réunies.

La salle du rez-de-chaussée rend compte du peuple bohémien anthropologiquement, avec une série de films courts-métrages documentaires montrant ses diverses caractéristiques et des photos (autour de 1910) du photographe Eugène Atget, représentant notamment des roulottes, objets symboliques de la vie errante. Et surtout, artistiquement, à travers des toiles et dessins qui les mettent en scène.

Pensant qu’ils étaient originaires de l’Égypte, on les nomma gypsies (en anglais), avant de leur attribuer le nom de bohémiens, car provenant de la Bohême (avec un accent circonflexe), située en Tchéquie actuelle. Puis, selon les régions où ils s’implantèrent et suivant les époques : cinganorum, tsigane, gitan, manouche, romanichel. Le nom officiel retenu par l’Unesco est rom.

Dès le xve siècle, ce peuple est présent dans les œuvres picturales (dessin de Léonard de Vinci : « Un homme trompé par des Tsiganes, 1493). Tout au long des siècles, les artistes peindront les bohémiens pour leur aspect exotique : la forme et la couleur de leurs vêtements, leurs roulottes bariolées tirées par des chevaux, les feux de camp autour desquels ils se réunissent pour écouter des guitaristes… et pour leurs mœurs ambiguës. Selon les périodes, ils seront sensuels et tentateurs ou au contraire chastes et angéliques. Boccaccio peindra ainsi une petite bohémienne (Zingarella) sur le modèle de la Vierge chrétienne. Mais, le plus souvent, le bohémien (et particulièrement la bohémienne) inspire la méfiance pour sa malhonnêteté présumée. Combien d’œuvres représentent des diseuses de bonnes aventures détournant l’attention du naïf gadjo (celui qui n’appartient pas au peuple bohémien) pour lui voler sa bourse.

L’abondance d’œuvres de La Tour, Van Dongen, Courbet, Picasso, et d’autres moins connus, montre la fascination que ce peuple exerce sur le monde de la peinture. Bien que décriés pour leur réputation négative, les gens du voyage symbolisent la liberté et sont des modèles, comme l’écrit le directeur de l’exposition, Sylvain Amic : « L’artiste a trouvé chez eux ses maîtres en liberté », car le bohémien a une « vie sans attaches, sans règles intense et sensuelle ». On assiste à une mode durable – sur plusieurs siècles – que l’on peut nommer le « bohémianisme ». Auguste Renoir peint sa jeune compagne affublée comme une gitane.

Après avoir été modèles pour les artistes et les écrivains (Cervantès, La Gitanilla, 1613 ; Victor Hugo et son Esméralda des Misérables, 1862 ; Balzac, Un prince de bohème, 1845), les Bohémiens deviennent des thèmes de spectacles et d’opéras (Carmen, 1875, de Georges Bizet). De même, on s’intéresse à ce peuple pour régénérer la musique savante : Franz Liszt rédige une étude sur la musique des bohémiens, et le « Verbangos » (style tsigane) inspire des compositeurs comme Brahms, Schubert, Schumann, Bartok.

En montant l’étage, on abandonne les bohémiens – peuple et inspirateurs des peintres – pour s’intéresser à la bohème littéraire et artistique.

Le mouvement issu du romantisme s’est cristallisé autour des années 1830, désignant à la fois le mode de vie de jeunes artistes et poètes parisiens et les individus eux-mêmes. Ceux-ci se réunirent dans des groupes dont les plus célèbres furent le « Petit Cénacle » (1829-1833) composés notamment de Gérard de Nerval, Théophile Gautier, et « L’Impasse du Doyenné » (fréquenté plutôt par des artistes). Par la suite, de nombreux groupes informels se constituèrent mais ne laissèrent guère de trace dans l’histoire littéraire. Henri Murger en fit le portrait, en s’inspirant de ses amis de jeunesse, dans son Tableau de la vie de bohème (1848) qui connut un grand succès. C’est grâce en partie à cette œuvre que s’imposa auprès du public la personne du bohème, au mode de vie anarchiste et à l’existence misérable. D’ailleurs elle fut la matrice, entre autres, d’adaptations comme l’opéra La Bohème (1896) de Giacomo Puccini et le film La Vie de bohème (1992) du cinéaste Aki Kaurismäki qui donnera une vision modernisée de cette figure, en situant l’action non plus à Paris – embourgeoisée depuis –, mais dans sa banlieue, à Malakoff.

Certaines salles reprennent des motifs propres à la bohème. Ainsi celle évoquant le mythe du jeune artiste pauvre dans sa mansarde est tapissée de papier peint qui part en lambeaux. Dans celle de l’atelier sont présentes des cheminées en carton pâte. La salle sur les cafés et les cabarets est placée dans un décor adéquat avec tables, chaises, barres en laiton que l’on retrouve dans certains débits de boisson. Les puristes pourront critiquer cette mise en scène ludique qui montre bien que l’on se situe dans une exposition non pas picturale – même si presque toutes les œuvres exposées sont des tableaux – mais « civilisationnelle », propre à faire découvrir un sujet. D’ailleurs les peintres exposés à cet étage ne sont pas les plus connus, à l’exception de Courbet (Portrait de Marc Trapadoux,1849, modèle de Murger et de son Tableau de la vie de bohème). On se demande si c’est le thème lui-même (la représentation de la bohème) qui n’a pas intéressé les plus grands, ou bien si ce sont les organisateurs qui ne sont pas parvenus à obtenir les œuvres souhaitées.

Celles exposées montrent bien les aspects que l’on prête à la vie de bohème : le paupérisme des artistes qui mène au suicide (Alexandre Gabriel Decamps, Le suicide, 1836), à la folie (Jules Blin, Art, misère, désespoir, folie !, 1850). Les détails qui font le bohème : la pipe (Courbet, L’homme à la pipe, 1846), la barbe naissante. Les lieux fétiches : la mansarde, l’atelier (Théodore Géricault, Portrait d’un artiste dans son atelier, vers 1820), lieu de création mais aussi d’existence, car le bohème ne sépare jamais l’art de la vie.

La bohème semble toujours se passer en hiver. Que ce soit dans sa mansarde, dans l’atelier, dans un café, le vieux poêle est toujours insuffisant pour réchauffer l’artiste misérable. Pauvreté qui, dans l’imaginaire collectif, vaut preuve de génie, d’intégrité morale et artistique, par le refus de l’artiste d’aliéner sa liberté aux sirènes temporelles. Celui qui a représenté le mieux ce mythe de l’artiste (poète) maudit est sans aucun doute Arthur Rimbaud, un bohème à la gloire posthume. Il préféra, en partant à l’aventure, abandonner la poésie plutôt que la trahir.

La bohème est à la fois un moment historique dans l’art et un mythe, qui survit à travers le temps, pour authentifier l’art et les artistes, même si la réalité s’éloigne de l’idéal.

Didier Saillier

(Novembre 2012)

Photo : George de la Tour, La diseuse de bonne aventure, vers 1630 © The Metropolitan Museum of Art.

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