Guy Debord : de la guerre

Le mouvement situationniste s’est autodissous en 1972, pourtant sa pensée irrigue encore les milieux artistiques, politiques, économiques, publicitaires, les agents du « spectacle » de la communication. La personne qui le symbolise le mieux est Guy Debord (1931-1994), un des huit artistes qui l’ont fondé, célèbre pour son ouvrage, La société du spectacle (1967) et sa théorie critique envers le système capitaliste et son corollaire la société de consommation. Cette pensée, qui s’est inspirée de l’œuvre du jeune Marx, dénonce l’aliénation de l’être humain en régime capitaliste. L’idée principale est que le mode de vie issu du système capitaliste nous éloigne du réel pour nous proposer un simulacre d’existence.

Guy Debord, qui ne s’est jamais compromis dans le système médiatique, se retrouve aujourd’hui, malgré lui, objet d’une exposition, (« Guy Debord. Un art de la guerre ») qui a lieu à la Bibliothèque nationale de France du 27 mars au 13 juillet 2013. Dans la logique situationniste, placer Guy Debord dans une institution culturelle qu’il dénonçait comme appartenant au monde marchand est une hérésie. La « faute » en revient à sa veuve, Alice Debord, sa légataire universelle, qui a vendu à la BNF les archives de son mari, devenues « trésor national ». D’ailleurs la manière dont s’est effectuée la vente est le comble de l’ironie. De peur de voir partir les archives à l’université de Yale, pour récolter rapidement des fonds, la BNF a organisé un banquet de plus de 200 personnes, à 500 euros le couvert, réservé par Veolia, Total, Pierre Berger et la veuve d’un marchand d’armes (L’Express, 6 août 2009). En mettant à l’honneur le représentant le plus emblématique de ce mouvement, n’amoindrit-on pas la charge subversive de sa pensée révolutionnaire en l’intégrant au sein du système qu’il dénonçait ? Les visiteurs ne se situent pas dans cette logique puriste et éprouve du plaisir à regarder les documents : tracs, lettres, photos, extraits de films, peintures… Comme la plupart des grandes avant-gardes, le situationnisme s’est voulu davantage qu’un mouvement artistique en influant sur le monde par le détour de l’art, mais en définitive, il est resté, comme le dadaïsme (qui voulait la mort de l’art) et le surréalisme (mettre l’art dans la vie), un moment dans l’histoire de l’art et de la culture. En allant à cette exposition, c’est ce que les spectateurs semblent dire.

Dans son « Rapport sur la construction des situations », texte de 1957, fondant le mouvement, Debord écrit : « Nous pensons d’abord qu’il faut changer le monde. Nous voulons le changement le plus libérateur de la société et de la vie où nous nous trouvons enfermés. Nous savons que ce changement est possible par des actions appropriées. » Contrairement aux groupes gauchistes classiques, Debord et ses amis n’attaquent pas le système frontalement, mais sur le mode de la dérision. On a souvent affirmé que les situationnistes, et Debord en particulier, étaient dépourvus d’humour, c’est en partie vrai : la lucidité sur le monde engendre l’esprit de sérieux, voire le désespoir. Cependant leurs œuvres n’en manquent pas par l’utilisation du détournement, c’est-à-dire en réorganisant des œuvres élaborées par d’autres créateurs pour en livrer une signification dénonciatrice par la parodie et l’ironie. Les collages – empruntés du dadaïsme et du surréalisme – sont conçus pour qu’apparaisse le ridicule de ces magazines montrant un mode de vie stéréotypé assimilé au bonheur. Comme leurs collages en papier, leurs films s’inspirent de ce procédé. Ainsi une production chinoise de kung-fu (dont on peut voir des extraits dans l’exposition), La dialectique peut-elle casser des briques ? (1973) de René Viénet, est particulièrement hilarante. Les acteurs, doublés, tiennent un discours révolutionnaire sur la manière dont les prolétaires vaincront les bureaucrates. Debord lui-même utilisa ce principe dans son cinéma avant-gardiste (appellation qu’il n’aurait pas aimé) en empruntant des extraits de films au cinéma commercial, tout en rompant le processus narratif : les paroles et les images n’ont aucun lien apparent.

Contrairement aux groupes politiques, le situationnisme n’a jamais cherché à faire école, le recrutement de nouveaux adeptes se faisant à dose homéopathique. Le mouvement n’a compté qu’une quinzaine de membres à la fois. La raison en revient probablement à Debord lui-même qui a fait en sorte, au fil des années, de 1957 à 1972, d’exclure les membres qui n’étaient pas dans l’orthodoxie debordienne. S’il devait en rester un, ce serait Debord. Cette attitude n’est pas sans rappeler les plus belles heures du surréalisme quand André Breton excluait de sa propre autorité les membres dissonants.

D’origine bourgeoise (son grand-père était propriétaire d’une usine de chaussures) Guy Debord, à 19 ans, ressemble à un bon fils de famille, cravaté, portant des lunettes cerclées. Mais il faut se méfier de l’eau qui dort, sous des dehors de bon élève (son carnet de note, en seconde, est exemplaire. Sauf en « éducation générale et sports » où il est noté 3,3/20) il est possédé par le goût de l’absolu qui l’empêche d’étreindre le réel – pensée situationniste en germe. Des lettres de jeunesse montrent un Debord ne sachant trop comment se débrouiller avec la vie, touché par l’ennui, il note en 1950 : « Le tout est de passer le temps. Ce n’est déjà pas très facile. Tous les moyens employés (poésie, action, amour) laissent un drôle de goût dans la bouche. C’est pourtant ce que nous avons de mieux. Il faut donc s’opposer en tout ce qui limite leur utilisation. C’est pourquoi l’action et l’écriture n’ont de valeur que libératrices. C’est pour cela que j’ai dit que le poète doit être un incendiaire, et je le maintiens. » Il écrit ces mots un an avant de rencontrer les lettristes d’Isidore Isou, qui le mettront sur la voie de la critique artistique et sociale : « Il faut se lancer dans toute aventure intellectuelle susceptible de « repassionner » la vie. » A partir de ce moment, il rompt avec son milieu familial.

Que cette rupture se passe quelques années après la fin de la guerre n’est pas due au hasard. Les générations plus jeunes ont été bercées par les faits de guerre et, arrivant à l’âge adulte, la vie leur paraît bien terne en comparaison avec celle de leurs aînés. Que reste-il à faire, à part rejouer une guerre métaphorique ? Pour Debord c’est donc l’ennui qui l’a mené à la contestation, à la critique radicale…, à la guerre. Le fameux article du Monde quelques mois avant mai 1968, « la France s’ennuie », n’est pas sans rappeler le même phénomène. D’ailleurs, 1968 aura été en partie une révolution situationniste où ses formules se répandirent sur les murs, au plus fort de sa célébrité : « La vie est ailleurs. », « Manquer d’imagination c’est ne pas imaginer le manque. », « Je prends mes désirs pour la réalité car je crois en la réalité de mes désirs. », pour ne choisir que les moins connus.

Debord est un grand lecteur, en attestent les centaines de fiches de lecture, notées d’une écriture fine et petite, qui sont accrochées sur des panneaux en plexiglas. Sur chacune d’elles, il recopie des passages d’ouvrages dont la matière sera utilisée pour ses écrits. Car selon sa maxime : « Pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre. » Ces fiches étaient classées dans des chemises cartonnées par centre d’intérêt : « Poésie », « Machiavel et Shakespeare », « Hegel », « Historique », « Philosophie, sociologie », « Marxisme », « Stratégie, histoire militaire ». Tout cet ensemble montre à quel point Debord était un travailleur acharné, lui qui avait écrit, à l’âge de vingt-deux ans, sur le mur d’un quai de la Seine : « Ne travaillez jamais » ; il est vrai qu’il évoquait le salariat, autre forme de l’esclavage. Sa phrase célèbre, nous invite à se poser une question. D’où venait ses ressources financières ? On nous précise que le peintre Asger Jorn, un ex du groupe Cobra, finançait les œuvres de ses amis et les films de Debord. Cependant cette précision ne répond pas de manière satisfaisante à notre question.

Il n’est pas nécessaire d’adhérer aux thèses situationnistes pour se rendre à cette exposition. Le spectateur pourra se plonger dans ces décennies passées, grâce notamment à des diapositives du photographe Van der Elsken qui, au début des années 1950, immortalisa ces jeunes bohémiens de la rive gauche qui fréquentaient le café de la rue du Four, « Chez Moineau ». Art, politique et alcool furent les attributs de ces hommes et femmes qui voulaient « repassionner » la vie.

Didier Saillier

(Avril 2013)

Photo : Michèle Bernstein, Asger Jorn, Colette Caillard, Guy Debord (1959)

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