Du côté de l’inconscient

Jean-Yves Tadier, Le lac inconnu – Entre Proust et Freud, Éditions Gallimard, coll. « Connaisance de l’inconscient », série « Tracés », 188 p, 16,50 €.

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Bien que la notion d’inconscient soit devenue populaire (dans les médias comme dans les discussions), sa signification n’est pas toujours comprise ni admise. Dans le débat intellectuel, l’inconscient est suspect ; n’est-il pas le fruit d’une hypothèse d’un homme qui n’a jamais pu le prouver scientifiquement ? Critique qui apparut dès les débuts de la psychanalyse jusqu’à ces dernières années avec le philosophe Michel Onfray qui a défrayé la chronique avec son pamphlet contre Freud, Le crépuscule d’une idole.

L’inconscient n’est pas resté dans les sphères médicale et philosophique, mais a intéressé, dès les années 1910, le monde artistique et littéraire. Que l’on se souvienne du surréalisme qui l’a même mis au centre de sa pratique en recourant à l’écriture automatique (écrire à la manière de l’association libre pratiquée au cours de la séance analytique). Pour ces artistes comme pour Freud, le conscient n’est que la partie émergée de l’iceberg. En refusant d’explorer la face cachée, on ne fait que mutiler l’être humain. Les personnes qui s’opposent à sa réalité se veulent des rationalistes qui pensent maîtriser leurs actes, comprendre les motifs de leur action, contrôler leur vie tout entière. Ce doute quant à l’existence de l’inconscient a aussi des répercussions médicales, en recourant plus volontiers à des solutions médicamenteuses qu’à l’enrichissement de la compréhension par la parole.

La collection « Connaissance de l’inconscient » chez Gallimard, accueille un petit livre élégant de Jean-Yves Tadié Le lac inconnu Entre Proust et Freud. Connu comme le plus grand spécialiste français de Marcel Proust, il a publié notamment une biographie en deux volumes de son écrivain fétiche. Ce livre est agréable par son style accessible, non jargonnant, et stimulant pour sa thèse qui postule qu’il y a du Freud en Proust et du Proust en Freud. On s’aperçoit que chez eux la psyché est au centre de leur préoccupation ; phénomène que l’on peut expliquer par la conception de leurs œuvres à la même période et par la circulation des idées à travers l’espace. En effet, les écrivains ou les penseurs s’approprient, d’ailleurs sans toujours s’en apercevoir, les obsessions de leur temps. Ce qui conduit à s’interroger sur la naissance des idées. Est-ce les hommes qui font l’époque ou l’époque qui fait les hommes ?

Bien que contemporains, Sigmund Freud (1856-1939) et Marcel Proust (1871-1922) ne se sont jamais rencontrés, pas plus qu’ils n’ont échangé de correspondances. Proust pour sa part n’a certainement jamais lu d’ouvrages de Freud, en revanche celui-ci aurait lu Du côté de chez Swann sans l’apprécier particulièrement. Pourtant, les deux auteurs, sans avoir eu la possibilité de confronter leurs idées, semblent dialoguer par œuvres interposées. Ils ont pris la mesure que représentait cette zone en-dehors du conscient que l’un a appelé « inconscient » et l’autre, usant d’un langage poétique, « lac inconnu ».

Comment accède-t-on à ce lieu qui est, par définition, inaccessible à la conscience ? Par les rêves, les lapsus, les actes manqués et autres psychopathologies de la vie quotidienne, les mots d’esprits et les productions artistiques et littéraires, affirme Freud. Tous ces moyens étant placés sous le signe de l’irraisonné et du surgissement.

Freud et la psychanalyse se sont, dès l’origine, intéressés aux œuvres littéraires qui évoquaient des phénomènes psychiques avant que la science les nomme et s’en empare. Freud ne voyait pas dans les littérateurs des adversaires (ce qui n’était pas forcément le cas pour ses collègues analystes), mais, au contraire, des alliés qui démontraient par la voie de la fiction tout le bien fondé de ses théories. Il éprouvait de l’admiration pour les écrivains (notamment son compatriote et contemporain Arthur Schnitzler) capables de révéler les motifs inconscients de leurs personnages et, partant, de leurs créateurs.

Proust, comme tant d’autres, a fait l’objet d’études psychanalytiques. Ce qui différencie le travail de Jean-Yves Tadier par rapport à ses devanciers, c’est qu’il n’applique pas une grille de lecture psychanalytique à l’œuvre proustienne, mais prend les deux hommes sur un plan d’égalité en montrant leurs intérêts convergents – œuvres intellectuelle et artistique et vie privée. Le sous-titre (« Entre Proust et Freud ») donne une clé de lecture pour comprendre le projet de l’auteur.

Cet ouvrage, composé de dix-huit chapitres est une étude comparative montrant comment Freud d’un côté et Proust de l’autre, sans s’être concertés, ont chacun à leur manière évoqué les mêmes phénomènes psychiques et thèmes (le sommeil, le rêve, l’homosexualité, la mémoire, l’enfance, la femme, la jalousie, l’amour, les actes manqués, le deuil…). L’un a formé une terminologie scientifique, et l’autre des métaphores propres à faire comprendre ce qu’est l’inconscient et ses manifestations, cependant les deux n’ont fait que braconner sur le même terrain de chasse.

Un des aspects les plus intéressants – parmi d’autres – dans l’ouvrage de Jean-Yves Tadier est la comparaison entre les mémoires freudienne et proustienne. La technique volontariste du créateur de la psychanalyse, le vagabondage de la parole sans réflexion, permettent d’accéder à ce qui a été oublié (ou refoulé, dirait-il). Si pour Freud le souvenir est désagréable (retour du refoulé), pour Proust, la mémoire involontaire est chargée de plaisir à se remémorer les moments heureux de l’enfance. Celle-ci surgit par hasard, au contact de micro-événements (comme la fameuse madeleine trempée dans le thé ou le trébuchement sur des pavés disjoints) qui déclenchent, en une fraction de seconde, le retour vers le passé le plus lointain, phénomène qui l’apparente à une machine à remonter le temps. Freud pour qui le monde de l’enfance n’est pas aussi enchanteur que les adultes aimeraient le croire, aurait certainement accusé les réminiscences proustiennes d’être des souvenirs-écrans, conçus pour dissimuler une réalité choquante. En ce sens, l’œuvre de Proust pourrait être vue comme une autobiographie mensongère – si elle en était une – en idéalisant le vert paradis de l’enfance.

Bien que leurs constats s’opposent, l’un comme l’autre s’accordent à penser que la remémoration est le moyen privilégié pour réconcilier l’être avec lui-même. Comme l’écrit Proust dans Albertine disparue, cité par Tadier : « ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement, mais par des puissances autres. » Citation à laquelle Freud aurait probablement souscrit.

Que serait l’œuvre d’art (au sens général) si son créateur n’était pas débordé par les forces intérieures inconnues ? Limitée et convenue en raison de sa maîtrise même. Celle qui a de la valeur est accomplie comme par inadvertance, telle serait la leçon que cet essai suggère.

Didier Saillier

(Octobre 2012)

Photo : Auguste Toulmouche, La fiancée hésitante, 1866.

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