Dominique Fabre, l’écriture du banal

Dominique Fabre, Il faudrait s’arracher le cœur, Éditions de l’Olivier, 2012.

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Un écrivain se reconnaît à sa phrase qui ne ressemble à aucune autre. On appelle cela comme on veut : un style, un ton, une (petite) musique, un monde. Sans conteste, ces qualificatifs s’appliquent à Dominique Fabre.

Il ne faut pas s’attendre à découvrir un style grandiose, fait de complétives et de relatives. Ses phrases sont courtes, simples, sans recherche apparente, parfois syntaxiquement bancales. Combien d’entre elles commencent par le même pronom personnel (il, elle, ils…), ce qui peut paraître le degré zéro de l’écriture. Bref, sa manière d’écrire est l’anti-modèle scolaire par excellence, celle qui lui aurait valu un zéro pointé dans une rédaction.

Même s’il a fait de bonnes études (khâgne, maîtrise de philosophie sur Heidegger), il n’est pas issu d’un milieu favorisé et a connu une situation familiale instable qui l’a mené, dès son plus jeune âge, en famille d’accueil, puis en internat. Son adolescence s’est passée dans une cité HLM à Asnières. Ces quelques informations d’ordre biographique se retrouvent éparpillées à l’intérieur de ses ouvrages qui sont, on l’a compris, à forte résonance personnelle.

Sa manière d’écrire « relâchée », sans apprêt, répétitive est la conséquence d’une volonté d’être au plus près de son sujet (la mémoire d’une époque), de son milieu (ouvrier), de ses souvenirs (mélancoliques), de son langage (à tendance argotique). Son style cherche à recréer l’oralité, que ce soit dans les dialogues, mais aussi dans la narration. Ses phrases chaotiques miment les souvenirs fugaces, flous, instables que l’on cherche à réactiver.

L’institution littéraire pourrait lui adresser des griefs, pour employer à foison le lieu commun, le cliché, la phrase toute faite, l’expression figée, qui seraient la marque d’une absence d’invention stylistique et d’une facilité d’écriture. Son utilisation des locutions idiomatiques a pour fonction de caractériser les personnages, leur milieu social, leur personnalité, l’époque à laquelle ils vivent. Fabre en use plus souvent qu’à son tour, car il a compris que l’abondance d’un procédé en fait un système et une stylistique.

Par provocation, je dirai que tout est banal et commun chez Fabre (même son nom !), les situations, les lieux décrits, les dialogues. Son talent est de parvenir à transformer la boue du banal en or de l’émotion. Car ses romans et nouvelles ne parlent que de la mélancolie de l’existence.

Les récits sont toujours menés par des narrateurs-personnages qui racontent, à la première personne, un moment de leur vie (entre l’enfance et la jeunesse). En quelque sorte, il s’agit de l’enquête personnelle d’un homme mûr qui se remémore les moments de sa jeune vie. On remarquera que ce type de scénario n’est pas sans rappeler celui de Patrick Modiano, mais mené dans un style moins élégiaque. D’ailleurs, pour comparer Fabre à Modiano, dans le dernier livre de celui-là, Il faudrait s’arracher le cœur, on perçoit des réminiscences de l’univers modianesque par certaines figures (les boulevards de ceinture, la persistance des mots dans les consciences bien après leur profération). Comme Casanova, dans ses mémoires, Histoire de ma vie, il affirme prendre plaisir à se souvenir des moments à jamais disparus. Résurrection qui procure une satisfaction émotionnelle et intellectuelle. Se souvenir n’est pas, à ses yeux, un devoir de mémoire, mais un plaisir de mémoire, même si tous les événements relatés ne sont pas joyeux.

L’action se déroule souvent dans le nord des Hauts-de-Seine, autour de Levallois, Clichy, Asnières, Bois-Colombes, Gennevilliers. Des anonymes, ceux que vous croisez dans la rue, essaient tant bien que mal de se trouver une place dans la société : un chômeur (Moi aussi un jour, j’irai loin), un garçon de café sur le retour (La serveuse était nouvelle), un solitaire déphasé (Les types comme moi), des adolescents paumés (J’aimerais revoir Callaghan). Tous ces personnages sont, en quelque sorte, des « héros » du quotidien qui cherchent à traverser les périls du temps.

Ses histoires n’ont pas un début, un milieu et une fin. Les personnages sont pris à un moment de leur vie qui va continuer après le dernier mot. Ce qu’il préfère c’est décrire les comportements de ses personnages par des détails anodins : une manière de fumer, leur allure, leurs expressions fétiches. Ainsi vous retrouvez des phrases types qui scandent tout un récit : « si ça veut dire quelque chose pour toi » (J’aimerais revoir Callaghan), « révérence parler » (La serveuse était nouvelle).

Les fictions de Fabre nous parlent du désenchantement qu’a éprouvé toute une génération, celle que l’on a nommée la « bof génération » incapable de s’enthousiasmer (j’imagine pour l’opposer à la Beat Generation, pleine de vitalité). Le parcours de ses personnages suit la théorie du sociologue Louis Chauvel1 qui montre l’écart entre l’aspiration de ces jeunes entrant dans la vie et la société post-« trente glorieuses » qui leur propose, comme horizon d’attente, le chômage, l’instabilité, des petits boulots mal payés et une absence de perspectives. En filigrane, se lit la disparition des utopies (des « grands récits » comme les nomme Jean-François Lyotard dans La condition postmoderne) liée aux déceptions de l’après-1968 qui laissa aux générations suivantes un goût amer pour n’avoir pas connu cette immense fête anarchisante.

Dans son dernier ouvrage (roman ou recueil de trois nouvelles ?) qui vient de sortir au début de 2012, Il faudrait s’arracher le cœur, le narrateur (qu’on imagine être le même dans les trois textes) plonge dans son passé pour rendre hommage à des personnes qu’il a un temps oubliées. Dans le premier texte, – qui porte le nom du titre général – l’action se déroule au début des années 1980 (y sont nommés des événements : l’élection de Mitterrand, l’apparition du sida). Le narrateur, vingt ans et des poussières, ne sait que faire de sa jeunesse. Étudiant par intermittence, il oscille entre son groupe d’amis « naturel », des jeunes qui vivent dans un squat à Gennevilliers et un ami, habitant place Pereire, qui fait deux tentatives de suicide, plus par inadvertance que par désespoir. L’attirance pour ce garçon dont il est amoureux lui dissimule les difficultés de son ami Jérôme qui mourra d’une overdose. Le second texte parle du père qui a quitté le foyer par cette phrase théâtrale pour dissimuler l’abandon : « je vais devoir vous laisser ». Récit pour apprendre à se passer d’un père sans jamais y parvenir. Enfin le dernier relate l’expulsion de la grand-mère de l’auteur du quartier de Ménilmontant, lieu où elle habitait depuis des lustres, avant de s’exiler, contrainte et forcée, dans une tour du centre commercial de Rosny 2. Une grand-mère qui commence à perdre la mémoire : « Qu’est ce que je voulais dire pas la messe bien sûr ? »

Que reste-t-il des gens que l’on a connus ? Des souvenirs et des mots.

Didier Saillier

(Septembre 2012)

1 Louis Chauvel, Le Destin des générations. Structure sociale et cohortes en France du XXe siècle, PUF, 2002.

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