Le sport et le totalitarisme

Du 9 novembre 2011 au 29 avril 2012, est organisé au Mémorial de la Shoah, à Paris, l’exposition « Le sport européen à l’épreuve du nazisme – des J.O. de Berlin aux J.O. de Londres (1936-1948) ». Le sport était le prolongement de la guerre par d’autres moyens.

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Les décennies 1920-1930 ont vu la montée des extrêmes et parallèlement le développement du sport comme moyen d’inculquer de nouvelles valeurs et d’encadrer la jeunesse.

La gymnastique a été au centre de l’éducation des garçons dans les régimes totalitaires pour affermir les corps et devenir une préparation au service militaire et à la guerre. Pour les filles, la culture physique s’impose pour offrir « à l’État et au peuple des enfants en bonne santé ». L’école étant trop axée sur l’intellectualisme, il convenait d’augmenter les heures de sport pour apporter un surcroît de puissance mise au service de l’État. Le sport quant à lui (lié à la compétition, à la volonté du surpassement, à l’abaissement des limites) n’est pas complètement étranger à l’idéologie totalitaire revendiquant la force, le combat, la victoire.

L’exposition montre que le sport a été, dans les années 1920-1930, au centre du nazisme et des autoritarismes européens (italien, espagnol, vichyssois). De tous les régimes, c’est le nazisme qui a su utiliser avec le plus d’efficacité le sport pour en faire le moyen de contrôle des masses et apporter la preuve de sa capacité à faire advenir un homme nouveau, de transformer les corps et de modifier les conduites. D’ailleurs, il est à remarquer, que ce soit dans les régimes de type fasciste ou démocratique, que le sport a la réputation de renforcer les qualités morales et de tremper les caractères.

Les jeux olympiques de Berlin, en 1936, furent une vitrine à échelle mondiale pour diffuser les idées et montrer la grandeur du troisième Reich. Des équipements gigantesques furent construits dont un stade capable d’accueillir 100 000 spectateurs. Même si l’Allemagne remporta ces jeux à domicile – en nombre de médailles – néanmoins, les épreuves les plus prestigieuses lui échappèrent. Ce qui n’empêcha pas les dirigeants à voir en elles la préfiguration des futures victoires militaires. Leni Riefenstahl, en 1936-1938, dans son film Olympia (Les dieux du stade) rendra compte de cette compétition en esthétisant les corps musclés.

Un système politique qui se veut puissant doit le démontrer sur le plan sportif, d’où le mécontentement du führer, lors de ces jeux, lorsque le noir américain, Jesse Owens, remporta 4 médailles d’or (100 mètres, 200 mètres, 4 x 100 mètres et le saut en longueur) devant ses propres athlètes à l’apparence si germanique. Les faits sont têtus disait Lénine. Cette volonté de faire coïncider la théorie raciale à la réalité impliquait de refuser dans les équipes nationales ceux qui ne répondaient pas aux critères exigés. Les juifs, au premier rang des exclus, furent l’objet de discriminations dans le sport comme dans tous les autres domaines de la vie courante. Même monter un cheval leur était interdit, car un cheval allemand ne pouvait être en contact avec un juif. En ne leur permettant pas de se confronter aux autres athlètes, les nazis montraient de cette façon leur doute quant à leur supériorité raciale effective.

Selon la charte, « le mouvement olympique a pour but de contribuer à bâtir un monde pacifique et meilleur en éduquant la jeunesse par le moyen du sport pratiqué sans discrimination d’aucune sorte et dans l’esprit olympique qui exige la compréhension mutuelle, l’esprit d’amitié, la solidarité et le fair-play »  (principe 6), or dès leur prise de pouvoir, les nazis épurèrent le monde sportif en excluant les juifs et les tziganes des organisations sportives et des championnats nationaux.

Comme les autres membres de leur communauté, les sportifs juifs, d’abord allemands, puis européens, furent internés dans des camps de concentration, d’extermination et dans des ghettos. Le sport n’y était pas absent, mais détourné de son usage récréatif. Lorsque des sportifs étaient repérés, les gardiens s’amusaient à leur faire pratiquer leur spécialité comme ce fut le cas du nageur Alfred Nakache, détenteur du record du monde du 200 mètres papillon, en 1941, forcé d’aller chercher des pierres dans une citerne d’eau glacée. Ou encore, le boxeur poids léger tunisien, Young Perez, champion du monde quelques années auparavant, combattit contre un poids lourd gardien au camp d’Auschwitz.

Le sport ne fut pas seulement réservé aux systèmes totalitaires, mais aussi un moyen de lutter contre eux. Certains clubs, faisant office de couvertures, dissimulaient en fait des activités de résistance et un journal clandestin, Sport libre, né de ces organisations, relatait la disparition des athlètes juifs. Comme chez l’ennemi, le sport permettait de conserver une bonne forme physique pour faire face aux combats dans les maquis. Des sportifs firent de la résistance armée comme, par exemple, Rino Della Negra, le footballeur du Red star, membre FTP-MOI du groupe Manouchian. La résistance sportive provenait également de l’Allemagne même. Quelques personnalités, à la blondeur germanique, refusèrent de soutenir le régime hitlérien comme le coureur cycliste, Albert Richter, qui gardera auprès de lui son entraîneur juif. Une photo célèbre le représente, à l’arrêt sur son vélo, posant ostensiblement sa main sur la cuisse alors que l’assistance l’acclame par des saluts hitlériens.

L’exposition se révèle importante par le nombre de textes sur les panneaux, même si elle est répartie dans seulement trois salles. Des photos, des films documentaires, des enregistrements sonores viennent compléter la connaissance de cette période. La première salle est certainement la plus originale par son installation évoquant les différents attributs liés aux disciplines sportives (tennis, gymnastique, football, natation, athlétisme, boxe), et la plus émouvante, dans la mesure où des biographies de sportifs juifs, ayant été emportés dans la tourmente de la guerre, permettent de sauver de l’oubli, un nom, une photo, une histoire.

Même si cette exposition est centrée sur le nazisme et sur ses satellites, on peut se demander pourquoi n’est faite aucune allusion au rapport que l’Union soviétique entretenait avec le sport. Pourtant les grandes démonstrations sportives, les gymnastiques collectives ne sont pas sans rappeler celles qui avaient cours plus à l’ouest de l’Europe. De nos jours, le spectacle sportif instrumentalisé par l’État n’est pas l’apanage des systèmes totalitaires, il n’est à voir les victoires des équipes nationales qui galvanisent les foules et leur font oublier les problèmes économiques de l’heure. Que l’on se souvienne de la coupe du monde de football, 1998, qu’avait remporté l’équipe de France, Jacques Chirac, alors président de la République, avait vu sa popularité remonter subitement, sans avoir pour autant marqué un seul but.

Didier Saillier

(Mars 2012)

Photo : Congrès sportif à Nuremberg. Allemagne années 1930. Hugo Jaeger (dr).

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