L’autre et nous

Au musée du quai Branly se tient actuellement l’exposition « Exhibitions – L’invention du sauvage » qui retrace l’histoire des zoos humains et des spectacles en tout genre où l’homme est vu comme un animal. Tableaux, affiches, objets montrent l’ampleur du phénomène.

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Être intéressé, étonné par ce qui n’est pas nous, n’est pas un mal en soi. La curiosité est à l’origine de la connaissance et de l’envie de comprendre ce qui est inconnu, inouï. Ce qui pose problème c’est quand l’autre est jugé inférieur à soi et est instrumentalisé. Dernière en date, la fameuse phrase de Claude Guéant, le ministre de l’Intérieur, vient réactiver le fantasme de supériorité : « Toutes les civilisations ne se valent pas ». Elle vient confirmer que cet a priori a la vie dure. N’est-il pas rassurant, en dénigrant l’autre, de se persuader qu’on appartient au monde « civilisé » ?

Cet ethnocentrisme (refus d’une société de considérer conformes les cultures des autres sociétés humaines) est universel et pas réservé à la seule civilisation occidentale. Pour chaque peuple, celui qui est en dehors est le Barbare, le Sauvage qui a des pratiques culturelles inadéquates. Cet ethnocentrisme peut s’appliquer au sein même de notre propre culture. Il n’est qu’à voir le snobisme entre les classes sociales.

L’exposition qui a lieu actuellement au musée du quai Branly, nous montre toute l’étendue de l’instrumentalisation du différent par la civilisation occidentale qui s’en est faite le spécialiste. Ce phénomène d’exhibition place les exhibés du côté de la nature et les exclut de la culture.

Tout ce qui est inconnu a suscité une fascination depuis la Renaissance avec la découverte du Nouveau Monde et de ses Amérindiens. Ramenés dans les bateaux de Colomb, puis de Cortès, qui revenaient en Espagne, ils firent la tournée des cours pour divertir et servir, et recueillirent beaucoup de succès avec leurs coiffures en plumes. Enlevés de force, peu eurent la possibilité de revenir chez les leurs. Les peuples des contrées nordiques suscitèrent aussi l’intérêt des capitales du Nord. Par exemple, quatre Inuits, en 1664, furent enlevés pour être présentés à la cour de Frédéric III du Danemark. Les explorations des mers du Sud, au xviiie siècle, mirent à la mode les Tahitiens emmenés dans les bagages de Louis Antoine de Bougainville et de James Cook. Ainsi le Tahitien Omai, promené à travers l’Angleterre, accédera à la célébrité et fera l’objet d’une pièce de théâtre et de nombreux portraits picturaux ou littéraires. Les habitants des continents lointains suscitaient de l’émerveillement auprès des Européens qui appréciaient leur exotisme, ils n’étaient pas encore considérés comme des bêtes de zoo.

La diversité humaine ne fut pas la seule à intriguer les Européens. Le prodige, le hors norme, vu comme une aberration de la nature, les fascina également. On s’intéressa aux nains, aux géants, aux « monstres » en tout genre, dont certains furent renommés comme Antonietta Gonsalvus, originaire des Canaries, atteinte d’hypertrichose (pilosité proliférante), ou la petite Martiniquaise, Madeleine, souffrant de dépigmentation (nègre-pie).

Avec le xixe siècle disparaît l’émerveillement pour laisser place au discours rationaliste. Les monstres comme les sauvages sont confiés aux scientifiques pour étudier leur anatomie particulière. La Vénus Hottentote, au début du siècle, qui avait un large fessier, après avoir été exposée dans les foires, sera mise entre les mains des savants du Muséum d’histoire naturelle de Paris, avant de mourir dans la misère et l’alcoolisme. Des parties de son corps seront conservées dans des bocaux de formol.

En même temps que la science des monstres (la tératologie), la science anthropologique naît et applique une classification raciale aux êtres humains selon trois grands types (le Noir, le Jaune, le Blanc), subdivisés en sous-groupes. Il va sans dire que la race blanche est considérée comme la plus évoluée dans l’échelle humaine. Un des critères morphologiques retenus est l’angle facial (le degré d’inclination du front) grâce auquel on dit pouvoir mesurer le degré d’intelligence des races. Les critères pris en considération concernent la seule apparence et sont appliqués au groupe tout entier et non à l’individu. On considère que les populations primitives témoignent des premiers états de l’humanité et ont, par conséquent, du retard sur la civilisation occidentale. Fort de cette certitude raciale, celle-ci justifiera la conquête des terres lointaines pour apporter la Civilisation aux « sauvages » demeurés à l’âge de pierre. Étant une rémanence des origines humaines, ceux-ci sont considérés par les colonisateurs comme de grands enfants incapables de subvenir à leurs besoins, opinion qui justifie la domination des Blancs. Cette hiérarchisation, que mettent en place les théories pseudo-scientifiques du xixe siècle, ne repose en fait sur aucune réalité. Les résultats sur les génomes, de ces vingt dernières années, montrent que les humains actuels ont une origine commune ne datant pas plus de 150 000 ans et que les différences physiques ne sont dues qu’à l’adaptation à l’environnement.

La preuve (que l’on croit scientifique) de l’infériorité de certains peuples permet que soient exhibés sur scène des individus considérés à la frontière de l’humanité. Ainsi sont montrés dans les foires, les cirques (le célèbre Barnum) et les cabarets, des artistes aux numéros étranges (charmeurs de serpents, hypnotiseurs), des phénomènes relevant des « caprices de la nature » (siamois, nains, humains malformés) et des individus exotiques venant d’Afrique ou d’Asie – mêlés à des animaux – que l’on expose dans des spectacles où est reconstitué un environnement luxuriant de carton-pâte. De même, dans les années 1920, la Revue nègre, dont Joséphine Baker sera la plus illustre représentante, mettra en scène les clichés des Blancs qui imaginent les Africaines vêtues de pagnes de bananes.

Une autre attraction, qui connaît un fort succès, est l’exposition universelle ou coloniale conçue pour afficher toute la puissance du pays colonisateur, sa richesse, et répertorier ses possessions à travers le monde (« le soleil ne se couche jamais sur l’empire »). La France, qui se fait un spécialiste de ce genre de théâtralisation, se plaît à organiser des expositions dans lesquelles des villages sont reconstitués pour présenter au public le quotidien de ces primitifs. Le tourisme n’existant pas, ce sont les « autochtones » des pays éloignés qui rendent visite aux civilisés ! Un autre aspect de l’exhibition est le village africain recomposé à l’intérieur des jardins zoologiques. Les exhibés sont séparés des visiteurs par une barrière ou une grille comme des animaux.

Cette mise en scène de l’autre dans les spectacles vivants perdra de son succès dans les années trente, certainement pour des raisons éthiques, mais surtout grâce au pouvoir grandissant du cinéma capable de faire découvrir le monde sous toutes les latitudes et d’imaginer des histoires exotiques, comme la série des Tarzans, qui enchantèrent de nouveaux publics.

Didier Saillier

(Février 2012)

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