L’Amérique marginale de Diane Arbus

La première rétrospective en France consacrée à la photographe Diane Arbus (1923-1971), qui a lieu actuellement (du 28 octobre 2011 au 5 février 2012) au Musée du Jeu de Paume, engendre un certain malaise. La thématique y est pour beaucoup mais aussi la façon de la présenter. Elle repose sur la volonté de ne pas influencer le regard des visiteurs par une organisation quelconque (par thème, par période…). Sur les cimaises sont accrochés, les uns à la suite des autres, plus de 200 clichés que les visiteurs en file indienne les jours de grandes affluences regardent d’un œil rapide. Seuls le titre, le lieu, l’année donnent une indication permettant de s’orienter. Bref, il n’y a pas de parti pris, ou plus exactement leur parti pris est de ne pas en avoir.

Spécialiste, dans ses années de jeunesse, de la photo de mode avec son mari Allan Arbus , au début des années 1960 elle oriente de façon radicale son travail sur le monde de la bizarrerie, de l’étrange, de la marginalité sous toutes ses formes même la moins visible. Elle n’est pas la première à photographier les laissés pour compte de la société américaine. D’autres avant elle ont pratiqué la photo citadine montrant la pauvreté, l’étrangeté comme son professeur de photo, Lisette Model*, mais peut-être de manière plus absolue.

Son travail montre une autre Amérique des années 1960 qui va à l’encontre du mythe (réel mais aussi partiel et idéologique) de l’American way of life. La matrice de sa production prend sa source dans le monde du cirque et des phénomènes de foire (« cracheur de feu dans une foire, « pelote à épingles humaine », « femme de cirque obèse avec son chien », transformiste en tout genre…). Cette outrance, cette difformité se retrouvent aussi dans le monde de la nuit où sont pris des travestis (« jeune homme en bigoudis chez lui 20e rue New York »), des hermaphrodites, des artistes de cabarets maquillés. Ce qui l’intéresse est de montrer l’ambiguïté sexuelle et, de ce fait, d’ébranler toutes les certitudes, de transformer le regard que l’on porte sur les autres. Qui est vraiment l’être représenté ? Derrière son Rolleiflex, les phénomènes naturels comme la gémellité deviennent inquiétants : les deux petites filles jumelles en robes noires et cols blancs ne sont pas si déférentes des deux « Jumeaux siamois dans une tente de foire, 1961 ».

Les « freaks » (marginaux se revendiquant comme tel) ne se trouvent pas uniquement dans la nuit interlope, mais aussi dans la vie quotidienne. Ils sont inadaptés (du point de vue des « normaux ») en raison d’une différence discriminante : leur petite taille (« Amis lilliputiens russes dans un salon de la 100e rue, New York, 1963 ») ; leur grande taille (« Un géant juif à la maison avec ses parents dans le Bronx, 1970 » ; un handicap (une série de photos a pour sujet des handicapés mentaux) ; ou leur mode de vie particulier (les nudistes militants). En raison du regard qui leur est porté, ces réprouvés ne parviennent pas à s’insérer dans la société, en témoigne leur solitude ou leur vie entre eux.

Certains veulent tellement « en être » à a manière du snob qui veut entrer dans une coterie – qu’ils finissent par devenir conformistes, c’est-à-dire tenter de prendre à leur compte les valeurs de la majorité. Ainsi la photo, montrant un adolescent patriote à la veste trop large épinglée de badges patriotiques guerriers (« Bomb Hanoï », « God bless America – Support our boys – Viet Nam »), révèle, par le regard perdu du jeune homme, que celui-ci n’est pas à sa place, qu’il ne croit pas au message délivré (« jeune homme en canotier attendant de défiler en faveur de la guerre, New York, 1967 »). Une autre photo similaire (« Jeune patriote avec un drapeau, New York, 1967 ») laisse deviner la vie terne d’un jeune peu élégant dans sa mise et porteur d’une forte acné contrebalancée par son engagement dans le patriotisme.

Les conditions sociales sont une des raisons qui rejettent les êtres dans la marginalité. Beaucoup de modèles sont issus de la classe ouvrière, aux visages abîmés et fatigués. Par leur habillement, leur maintien, ils révèlent un trouble, d’autant plus visible lorsqu’ils essaient de dissimuler leur pauvreté. Un couple d’adolescents vêtus comme des adultes se révèle ridicule, monstrueux ou émouvant selon son regard , du fait qu’il cherche à se vieillir pour accéder à la respectabilité, (« Couple d’adolescents à Hudson Street, New York 1963 »).

Toute l’esthétique de Diane Arbus repose sur le décalage par rapport à la norme et au temps. Tout le monde finit par s’excentrer au fur et à mesure du passage des années. C’est pourquoi de nombreuses personnes se dissimulent derrière des masques réels (lors, par exemple d’un bal masqué) ou métaphoriques (maquillage excessive des femmes, des travesties, des artistes…) Les personnalités qui ont connu leur heure de gloire ne sont pas en reste pour tenter de se réfugier derrière des subterfuges. Devant l’objectif de Diane Arbus sont passées des célébrités (écrivains, acteurs). Peu de clichés les fixent dans leur succès présent. Seul Marcello Mastroianni, beau, riche et célèbre, photographié en 1962 dans une chambre d’hôtel luxueuse, semble avoir été épargné par le regard translucide de Diane Arbus. Mais en y réfléchissant, même lui est vu comme « de passage », mi-allongé sur le lit sans avoir enlevé son manteau. Toutes les personnalités donnent ‘impression qu’elles se survivent, qu’elles tentent de résister à l’usure du temps. Le cliché « Brenda Diane Duff, débutante de l’année 1938 chez elle, 1966 » exhibe une femme dans son lit telle une reine en exil. Lilian Gish et sa sœur Doroty, des stars du cinéma muet, sont photographiées couvertes de manteaux de fourrure, (attributs de la réussite) à l’âge de soixante-dix ans. Mae West, une autre star, sex-symbol du cinéma américain des années 1920, est immortalisée dans un fauteuil chez elle en 1965, en tenue vaporeuse : « pour moi rien n’a changé » semble-t-elle penser en fixant l’objectif. Peut-être davantage qu’en Europe, la jeunesse, étant une valeur toute puissante, réduit les « vieux » à lutter jusqu’au bout contre le vieillissement, ce qui fait tout le pathétique de ces photos d’anciennes gloires.

Même si ses photos sont des portraits conçus pour représenter l’être social on trouve chez diane Arbus, comme chez son professeur Lisette Model, la vérité de la personne derrière les attributs sociaux, les conventions sociales. Ce qui compte pour elle, c’est de percevoir l’anomalie, derrière les apparences et derrière les anomalies apparentes, la vérité de l’humain.

Didier Saillier

(Décembre 2011)

Photo : Diane Arbus, « Identical twins, New York 1967 ».

* Lisette Model (1901-1983), photographe américaine d’origine autrichienne, a également eu les honneurs du Jeu de Paume du 9 février au 6 juin 2010.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s