Patrick Modiano, le jeune homme de la littérature française

L’ouvrage de Denis Cosnard (Dans la peau de Patrick Modiano, Fayard, 283 p.,       19 €) nous donne une bonne occasion pour évoquer l’écrivain français qui passionne ses aficionados.

Patrick Modiano est un écrivain qui intrigue. Depuis presque ses débuts, il s’est attaché un public fidèle qui attend la sortie de ses ouvrages avec impatience.

Ce rapport intime avec ses lecteurs a plusieurs origines. Tout d’abord, il est lié à sa personnalité. Dans leur imaginaire, il est un auteur réservé, ayant peu d’intérêt pour le temps présent et pour l’agitation du monde. Il est à la fois secret, refusant les séances de signature, les rencontres publiques, et ponctuellement médiatique en accordant des entretiens à la télévision, à la radio et dans la presse, à l’occasion d’une publication. On peut dire que Modiano « fait le spectacle » malgré lui. En effet – notamment dans les célèbres émissions de Bernard Pivot  – son comportement malaisé, ses balbutiements, ses circonvolutions langagières sont devenus légendaires. Il représente, par excellence, l’écrivain solitaire marchant dans les rues de Paris à la recherche des traces du passé. D’ailleurs, cette image d’homme de grande taille, mélancolique, vêtu d’un imperméable de détective, est reproduite invariablement sur les photos des magazines et dans la chanson de Vincent Delerme, « Le baiser Modiano ».

L’autre aspect qui concourt à l’entourer d’une aura est l’œuvre elle-même. Lorsque cette dernière est évoquée, vient la remarque qu’il écrirait sans cesse le même livre. Il est juste d’affirmer que des thèmes et des figures reviennent de livre en livre : les numéros de téléphone à l’ancienne (Turbigo 24-36) ; les noms des personnages à consonance étrangère ; les troubles de l’identité, la panique et l’angoisse éprouvés par les protagonistes ; la période de l’Occupation (ultra présente dans ses trois premiers ouvrages et en mode mineur dans les autres).

Un modèle narratif marque son œuvre. Un personnage d’une vingtaine d’années rencontre des adultes qui le prennent en amitié. Impliqués dans des affaires louches, ces derniers l’entraînent dans leurs trafics, un peu malgré lui. Les héros sont jeunes (naïfs et purs) et se confrontent au monde des adultes (calculateur et malhonnête) et, à leur contact, perdent de leur innocence. La jeunesse perdue (dans les deux sens du terme : égarée et gaspillée) est, en effet, le grand thème qui parcourt son œuvre.

La forte ressemblance qui unit les jeunes héros au romancier laisse planer le doute que les fictions décrites sont peut-être le décalque de son existence. Dans le monde littéraire, Modiano a représenté jusqu’à aujourd’hui la figure du jeune homme, timide et tourmenté.

Dans l’esprit des critiques littéraires, Modiano est devenu, depuis surtout Un pedigree, paru en 2005, un des plus grands écrivains français de notre temps. Pourtant sa renommée n’a pas toujours été aussi criante. Dans les années 1970 à 1990, de Villa triste (1975) à chien de printemps (1993), certains critiques minoraient son importance dans le champ littéraire. On parlait de « petite musique » pour qualifier son écriture, ce qui sous-entendait qu’il était incapable de composer de la « grande musique ». Tout au plus, il était un petit-maître parfait dans le genre mineur. Pour ses détracteurs, Patrick Modiano manquait d’inventivité, incapable de se renouveler et de surprendre. Depuis Dora Bruder (1997), non seulement on ne lui reproche plus d’écrire le même livre, mais on s’extasie sur la permanence de son écriture et des variations incessantes autour de quelques thèmes qu’il ne cesse de raviver. Tous les articles consacrés à ses derniers ouvrages, notamment, L’Horizon, sorti en février 2010, sont plus qu’élogieux. Est-ce à dire qu’il est devenu une institution ?

Outre la critique journalistique, Patrick Modiano est, depuis longtemps, un des auteurs français à qui l’Université consacre des études critiques, des articles, des mémoires et des thèses. Mais, jusqu’à présent aucune biographie n’avait été écrite sur lui. Avec l’ouvrage du journaliste Denis Cosnard qui vient de sortir en janvier, c’est chose faite.

Dans la peau de Patrick Modiano a pour particularité de mettre à jour les « secrets » que l’auteur s’est plu à dissimuler au cours de ces quarante-trois années d’écriture. Denis Cosnard a réussi, en recoupant ses informations, à identifier le nom réel des personnages. Certaines affaires qui ont défrayé la chronique en leur temps (le rapt du petit Eric Peugeot, le scandale Profumo-Keller) ont été introduites par Modiano dans ses fictions, sans que le lecteur s’en aperçoive. La fine « radiographie » de Denis Cosnard (selon son propre terme) a permis de les révéler. On constate que la plupart des histoires narrées  –  où les disparitions des personnages sont fréquentes  –  renvoient à la biographie même de l’écrivain, ce que l’on soupçonnait déjà, mais sans parvenir à répondre à nos interrogations. Son obsession de la disparition et de sa volonté de faire resurgir les traces du passé son liés, en dernière instance, à la mort de son frère Rudy, décédé à l’âge de dix ans. Pendant quelques années, il affirmait même, – notamment sur les quatrièmes de couverture et dans les entretiens –  qu’il était né en 1947, date de naissance de son frère. Toute son œuvre n’aura été, mais de manière cryptée, qu’une volonté de redonner vie à son frère. Modiano a avoué, dès ses débuts qu’il se constituait une mémoire à partir de celle des autres, comme si sa propre vie n’avait que peu d’intérêt comparé à sa préhistoire (l’année de sa naissance – 1945 – n’est, bien évidemment, pas anodine). Ce sentiment d’être arrivé « après la bataille » provient d’un défaut de transmission parentale. Les énigmes liées à la période de l’Occupation ont engendré, chez l’enfant, un malaise qui l’a mené à se créer des racines réelles et imaginaires. De ce manque est né un écrivain.

Pour les lecteurs assidus de Patrick Modiano, les événements que Denis Costard relate ne sont pas tous des révélations. Mais il a su donner une vue d’ensemble du spectre modianien. Comme un détective, il a mis ses pas dans ceux de Modiano, en identifiant les sources du romancier et en consultant, comme lui, les archives relatives au passé trouble de son père pendant les années de guerre. L’autre apport est d’avoir interrogé ceux qui l’ont connu, permettant ainsi de combler les blancs de certaines périodes relativement méconnues comme celle –  les années 1960  –  où il écrivait des chansons pour les « yéyés » (« Etonnez-moi Benoît » pour Françoise Hardy).

L’ouvrage de Denis Cosnard, unique en son genre, mi-biographie mi-étude critique, se révèlera un instrument précieux pour les « Modianiens » qui, grâce à lui, redécouvriront l’œuvre sous un jour nouveau.

Didier Saillier

(Février 2011)

Photo : Olivier Roller.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s