Les voix d’Olivia Rosenthal

Lors d’une soirée littéraire, j’ai découvert une écrivaine qui m’a donné envie de mieux la connaître et de la lire. Ce qui m’a tout de suite frappé, c’est sa voix projetée avec une énergie définitive, coupante. Ses lectures d’extraits de ses ouvrages m’ont laissé penser qu’elle était une actrice. Je ne m’étais pas tout à fait trompé. J’ai découvert qu’elle se mettait en spectacle dans des performances artistiques.

 Ses performances prennent la forme de réflexion, d’analyse cinéphilique et décrivent son rapport intime à des films qui produisent sur le spectateur des « émotions très fortes et primaires ». Par exemple, elle a mis en scène Les larmes (Les parapluies de Cherbourg de Jacques Demy) et Le vertige (Vertigo d’Alfred Hitchcock). Dernièrement, à l’Espace 1789 de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), j’ai assisté à une de ses performances : La peur, joué et écrit avec Laurent Larivière, d’après La Féline de Jacques Tourneur.

La transformation de l’homme en animal est un thème cher au cinéma fantastique qui a créé le loup-garrou, le vampire, l’homme-léopard, l’homme-araignée, l’homme-mouche etc. La figure de la femme-panthère (Cat people) a connu deux versions, celle de 1942 de Jacques Tourneur avec Simone Simon, deux émigrés français d’Hollywood, et celle de Paul Schrader avec Nastassya Kinski, en 1982.

Pour rappel, La Féline est l’histoire d’une femme, Irina Doubrovna, une Serbe, qui craint de devenir une panthère si elle fait l’amour, en raison d’une malédiction familiale. Crainte qui deviendra réelle à la fin du film. Devenue la femme d’un Américain moyen, elle se refuse à lui.

Produit dans une époque – en 1942 – et dans un pays – les Etats-Unis – où il était interdit au cinéma de montrer explicitement des actes charnels ou des baisers torrides, ce film joue de cette interdiction en prenant pour sujet le refus de l’amour physique. Le dialogue entre Olivia Rosenthal et Laurent Larivière montre que la peur éprouvée par le spectateur prend sa source dans l’absence de représentation de la bête que l’on ыуте plus qu’on ne la voit. Tout se joue dans l’imagination du spectateur, car on ne voit jamais la transformation de la femme en panthère. Le fauve, que l’on devine prêt à bondir, métaphore du désir humain, n’apparaît dans l’ombre que dans l’une des dernières scènes. Dans la célèbre séquence de la piscine, où la rivale est suivie par l’épouse trompée, à aucun moment la panthère n’apparaît. Néanmoins, par un jeu d’ombres et de lumière, le spectateur, après la vision du film, est persuadé de l’avoir entraperçu autour du bassin.

Tout comme ses performances scéniques, l’écriture fictionnelle d’Olivia Rosenthal installe dans ses romans la voix, la sienne et celle des autres. Ses premiers ouvrages écrits « classiquement », dans le silence du bureau, cherchaient à forger sa propre voix. Ensuite, le besoin de s’extraire de la solitude, de se confronter aux autres et de multiplier ses identités l’ont conduit à interviewer des personnes pratiquant des métiers éloignés de son environnement intellectuel. A noter que tout en étant romancière et artiste, elle enseigne, à l’université de Paris 8 (Vincennes-Saint-Denis), la littérature du XVIe siècle.

Comme elle le faisait remarquer lors de la soirée, l’univers de chacun est étroit et induit que les rencontres ne dépassent rarement son milieu socioprofessionnel. Pour contourner cette logique sociale et introduire de l’étranger en elle-même, elle a contacté des individus qu’elle n’aurait jamais approchés en temps ordinaire. Ainsi des détenus, des travailleurs immigrés, des ouvriers, un dresseur de loup, un soigneur d’animaux, un biologiste, un boucher lui ont raconté leur travail et leur vie. Le matériau de ses livres est la parole des autres qu’elle intègre à son propre univers biographique.

Son dernier ouvrage en date, Que font les rennes après Noël ?, s’interroge sur la relation de l’humain avec le monde animal. Sa construction fragmentaire fait alterner – au « vous » – de l’autobiographie et du documentaire – au « je » – par des discours de spécialistes du monde animal. Tout en conservant les propos de ces derniers, elle réécrit leurs paroles, en les rythmant pour les intégrer dans le « style Rosenthal » fait de froideur distante et de phrases répétitives, obsessionnelles (« vous trahirez », « pour mentir il faudrait parler »…)

Son travail se place entre le journaliste qui enregistre les propos, l’écrivain qui leur donne une forme, et l’ethnologue qui porte un regard « scientifique » sur une société de mammifères que l’on nomme humaine. Selon sa vision, l’humain est un animal régi par des notions comme l’imprégnation, l’accoutumance et la dépendance. La petite fille, puis la jeune fille, entourée par des parents à tendance castratrice, est comme l’animal du zoo qui ne parviendra plus à regagner la jungle, étant désormais inapte à se défendre contre les prédateurs et à vivre avec ses congénères. L’animal « humanisé » n’est plus que l’ombre de lui-même, de sa vérité qui est de courir avec les siens. Que font les rennes après Noël ? est l’histoire, non dénuée d’humour, d’une tentative lente et douloureuse d’émancipation d’une femme qui y parviendra au prix de la transgression et de la trahison familiale, indispensable pour ne plus être un animal domestiqué.

Didier Saillier

(Mai 2011)

Photo : Bernard-Alphonse Seny.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s