Gallimard : une maison d’édition « moyenne »

La Bibliothèque nationale de France, site François Mitterrand, organise l’exposition Gallimard 1911-2011 : un siècle d’édition du 22 mars au 3 juillet 2011.

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La plus grande bibliothèque de France fête le centenaire de la plus célèbre des maisons d’édition française. Comment cette maison est parvenue à incarner à elle seule les lettres françaises ? Le projet des fondateurs de la Nouvelle revue française s’intègre dans la Belle époque, période de la bourgeoisie triomphante et du foisonnement littéraire et artistique. Gaston Gallimard, à qui André Gide et Jean Schlumberger demandent de prendre la gérance du Comptoir d’éditions de la NRF et d’apporter des fonds, est un riche dandy vivant dans le milieu de la bohème et diversifiant ses intérêts artistiques. Désormais la ligne éditoriale des Éditions Gallimard sera marquée par ce trait personnel et générationnel d’embrasser tous les possibles et de refuser de se situer dans un mouvement unique. Comme on le constate, ce ne sont pas des extrémistes, mais des « centristes » qui accueillent toutes les tendances dans une synthèse de bon ton. A aucun moment, Gallimard ne sera assimilé à un groupe esthétique ou idéologique comme l’ont été, par exemple, les Éditions de Minuit emblème du Nouveau roman et des sciences sociales des années 60 et 70. Quitte à passer pour un gauchiste résolu, j’oserais demander si la volonté de rassembler le meilleur au sein d’une entité n’est pas une forme d’impérialisme culturel ? De plus, ces dernières années, l’éditeur, – devenu un groupe – achète des petites structures éditoriales novatrices (POL, Verticales), qui deviennent ses filiales, afin de récupérer une image de tête chercheuse dont la maison mère est dépourvue.

Ce goût « moyen » privé de conception littéraire bien définie se vérifie dès la première salle de l’exposition. Sur trois murs sont affichées les photos de 41 écrivains français et étrangers du XXe siècle les plus prestigieux : Proust, Gide, Saint-Exupéry, Céline, Claudel, Borges, Yourcenar, Duras, Gary… Le concept principal de Gallimard, d’ailleurs assez simple, est de réunir l’excellence sous une même bannière quelle que soit l’esthétique envisagée. La collection des grands noms, obtenue notamment durant l’entre-deux-guerres, est en définitive son « originalité » qui lui a permis de devenir un mythe. À peu près tous les auteurs les plus importants de leur temps ont, sans avoir été nécessairement découverts par lui, un jour ou l’autre, publié leurs livres chez cet éditeur. Même lorsqu’ils ont laissé échapper un auteur majeur, en raison d’une mauvaise appréciation (Proust), d’une lenteur dans l’acceptation du manuscrit (Céline), les Éditions tentent, et, bien souvent, réussissent à récupérer un auteur parti à la concurrence. Certains, malgré tout, ont décliné l’offre, comme Julien Gracq, pour rester fidèle à José Corti son unique éditeur.

Cependant la volonté d’être au juste milieu n’empêche pas les tendances les plus modernes d’être intégrées, de crainte de passer à côté d’un mouvement qui entrera peut-être dans l’histoire littéraire. Ainsi se côtoient dans le catalogue des auteurs purement NRF et des dadaïstes, des surréalistes, quelques auteurs du Nouveau roman. Il ne faut pas voir dans l’intrusion de l’avant-garde une anomalie, mais le résultat d’un tamisage d’où ne subsistent que les éléments potentiellement classiques.

La salle la plus intéressante est celle réservée aux comptes-rendus du comité de lecture. Cette instance qui regroupe une douzaine de personnes (écrivains de la maison et membres de la famille Gallimard) n’est pas la seule décisionnelle dans la publication d’un ouvrage. Seul un tiers des livres publiés y sont effectivement passés. Les deux autres tiers sont le fait de décisions individuelles principalement du PDG. Les fiches de lecture présentées sur les murs sont particulièrement amusantes. Certains auteurs, aujourd’hui présents dans l’histoire de la littérature, ont été non seulement refusés, mais malmenés dans les commentaires. Ainsi Jean Paulhan, l’éminence grise de la NRF et lecteur des Éditions Gallimard a refusé René Char estimant qu’il était l’épigone de Paul Eluard, de même Nathalie Sarraute ne trouvera pas grâce à ses yeux en lisant son premier manuscrit (Tropismes) qui sera finalement édité par Denoël et deviendra le livre-phare de son œuvre. Outre le fait de remarquer que la postérité est cruelle pour les lecteurs, ces notes montrent le côté relatif des jugements. Un livre irrecevable au moment de sa sortie sera peut-être devenu, quelques décennies plus tard, un chef d’œuvre accompli, la conception du beau s’étant modifiée.

Une autre réflexion vient également à l’esprit en lisant ces notes écrites par des auteurs sur d’autres auteurs. Les prétendants talentueux, mais refusés, ne sont-ils pas repérés ainsi par leurs juges qui peuvent voir en eux de futurs concurrents ? L’exemple le plus célèbre est le refus de Du côté de chez Swann de Marcel Proust par André Gide, qui, deux ans plus tard, lui enverra une lettre d’excuse, s’étant aperçu, tardivement, de la qualité de son ouvrage. Sa lecture « distraite » et rapide du manuscrit n’est-elle pas un lapsus révélant sa crainte de voir en Proust un écrivain qui allait bientôt lui faire de l’ombre ? Confier aux écrivains le recrutement de leurs pairs est sans doute le moyen le plus sûr dans l’évaluation d’une œuvre littéraire, cependant il ne protège pas des passions humaines qui étreignent les écrivains comme les autres hommes.

Une question de Gaston Gallimard, de 1938, nous fait réfléchir sur la notion de réussite d’une existence. Celui-ci se demande s’il n’a pas manqué sa vie en s’orientant vers le monde de l’édition, alors que ses intérêts de jeune homme l’entraînaient dans des directions multiples. En choisissant, il s’est fermé aux autres possibilités. Dans sa réponse, Jean Paulhan écrit : « est-ce que ce n’est pas un sentiment très NRF ? Vouloir découvrir à la fois la NRF et ce qui n’est pas elle ». Pour Paulhan, les atermoiements de Gaston révèlent tout ce qui fait la spécificité de cette maison d’édition qui a toujours essayé de faire coexister les contraires : mêler le classique au moderne, en quelque sorte, métamorphoser la tradition.

Didier Saillier

(Avril 2011)

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