Raymond Depardon et la France invisible

 A la Bibliothèque nationale de France – Site François Mitterrand, a lieu actuellement une exposition photographique du cinéaste et photographe Raymond Depardon. Une France peu mise à l’affiche, celle des bourgs, des chefs-lieux de canton, des sous-préfectures et des zones périurbaines. Pendant cinq ans, vivant dans un camping car, il a sillonné le pays à la recherche d’une « autre » France.

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L’exposition à laquelle nous convie Raymond Depardon nous montre une France qui est tout sauf touristique. Il s’agit d’une France invisible mais bien réelle, loin des châteaux, des villages de caractère et de paysages champêtres. La grande ville est absente, tout comme la pleine campagne agricole. On est dans un entre deux : ni ville ni campagne, une France de villages et de communes plus ou moins importantes. Ce qui fait l’originalité de cette exposition est précisément de mettre en valeur ce qui n’est jamais pris pour objet artistique, alors qu’une population importante y vit. Dans un entretien, il affirme même que le pays qu’il a photographié est « moderne » et en perpétuel mouvement : « Cette France s’adapte aux tourmentes de l’époque (délocalisations, dérèglement climatique, problèmes de travail, de logement, d’alimentation auxquelles les citadins ne savent pas faire face. On ne la montre à la télé que lors de faits divers sordides, alors que c’est la France moderne ! »[1]

Pourtant, le spectateur peut avoir un avis différent, en estimant que les lieux publics, les magasins et les habitations présentés sont peu esthétiques, sans qualité, sans goût voire de mauvais goût, du moins aux yeux de Parisiens ou de citadins habitués à côtoyer une architecture patrimoniale. Chacun d’entre nous y est passé, mais ne s’y est arrêté que pour faire le plein d’essence ou pour s’y reposer le temps de reprendre la route. Y sont représentés des vitrines, des boutiques, des garages, des façades de maisons, des carrefours où, dans son espace, on aperçoit des poteaux, des fils électriques, des poubelles municipales, des cabines téléphoniques, bref, tout ce qui fait l’arrière-fond invisible d’une agglomération rurale non rectifiée pour la photo officielle.

Une des surprises vient du fait que la région parisienne n’est pas représentée, ce qui irait dans le sens du vieil adage qui dit que Paris n’est pas la France. Peut-être que Paris et sa région ne sont pas jugés « authentiques » dans la mesure où, on le sait, le véritable Parisien est un provincial qui a décidé de s’y installer de manière plus ou moins définitive — en substance, un déraciné.

Pourtant, une partie de ces populations rurales n’est pas nécessairement du cru comme pourrait le laisser penser l’ancienneté des murs des habitations. Avec les difficultés économiques, depuis les années 1980, on a pris conscience qu’il était plus aisé de subvenir à ses besoins dans les zones rurales. Ces nouveaux habitants partis vivre dans les campagnes, nommés néo-ruraux, apportent avec eux un mode de vie différent. Ainsi s’est créé de nouvelles communautés humaines.

Dans cette exposition, on constate qu’un paysage rural hétéroclite s’est fait jour à côté d’autres qui paraissent plus anciens. Les maisons sont extérieurement mises en valeur par leur propriétaire : jardinières, pots de fleurs, décoration agencée. Les façades sont peintes de couleurs plus ou moins vives. Tout cela donne même un aspect Disney land, sorte d’empreinte que chaque habitant souhaite apposer à son environnement.

Depardon a posé sa chambre photographique, « à l’ancienne », pourvue d’un rideau rouge, comme s’il photographiait avec le plus grand soin des êtres humains. Pourtant les photos présentes dans cette exposition ne les mettent guère en scène ; seuls des maisons, bars-tabac, garage, commerces en tout genre ont été choisis pour montrer le vrai quotidien des habitants. Le tour de force du photographe a été de rendre intéressant ces lieux, bien sûr, d’un point de vue sociologique, mais aussi esthétique grâce à son regard et à la science de ses cadrages frontaux.

Les trente-six tirages argentiques présentés sont de grand format (1,60 m x 2 m) accrochés sur quatre murs blancs. C’est une exposition à la fois petite et dense où l’on peut rester trente minutes ou deux heures. Devant ces photographies, les visiteurs conversent, évoquent des souvenirs, méditent, s’essaient à deviner la région ou la commune représentée. Afin de préserver le mystère, aucune légende ne permet d’identifier où a été pris le cliché. Dans un second temps, dans une salle attenante, les mêmes photos, en petit format, sont exposées avec le nom de la localité. Ainsi les hypothèses émises devant les grands formats sont confirmées ou infirmées.

Les photos sont difficilement localisables, ce qui montre l’homogénéité du pays, malgré quelques traits caractéristiques des architectures, notamment le matériau utilisé (la brique rouge (Nord), les pans de bois sur les façades (Alsace, Normandie). Ce qui permet de distinguer l’aire géographique des lieux représentés, c’est souvent la couleur. Au Sud, les couleurs des habitations sont vives, au Nord, elles sont plus ternes. D’ailleurs, si Depardon a décidé de prendre ses photos en couleurs au détriment du noir & blanc, jugé plus « artistique », c’est à la fois pour ancrer son œuvre dans le présent et éviter de fossiliser les lieux d’une France éternelle. Néanmoins certains clichés ne sont pas sans rappeler une France des années 1950 ou 1960, notamment celui pris à Wissembourg, où, devant une maison bourgeoise à colombage typique de l’Alsace, une 2 chevaux est stationnée devant la maison. Une nouvelle fois, on se situe dans un entre deux : « une France du Tour de France » comme le déclare Depardon, avec ses commerces figés dans leur histoire et d’autres récemment construits, aux vitrines « modernes » mais tentant de reproduire un lointain passé. Cette France que nous propose Raymond Depardon peut donner l’impression de s’être profondément transformée au cours de ces trente, quarante dernières années, et néanmoins, avoir su conserver un « je ne sais quoi » de francité immuable.

Didier Saillier

(Décembre 2010)


[1] Entretien entre Raymond Depardon et Michel Lussault, in « La France vue du sol », Télérama, n° 3168, du 2 au 8 octobre 2010, p. 36.

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