Mikhaïl Kobakhidze : un burlesque géorgien

Ce cinéaste méconnu, qui n’a aucun film à l’affiche et n’a jamais réalisé de longs-métrages, mérite pourtant que l’on s’attarde sur son œuvre constituée, à ce jour, de six courts-métrages tournés entre 1961 et 2002. Six films, en quarante ans, dont la durée de pellicules imprimées n’excède guère les quatre-vingt-dix minutes. Un cinéma poétique et humoristique.

Biographie [1]

Né le 5 avril 1939 à Tbilissi, Mikhaïl Kobakhidze entre, à la fin des années 1950, à l’Institut national du cinéma (VGIK) à Moscou dans la section mise en scène. Pendant ses études, il réalise deux courts-métrages (Jeune amour et Carrousel), puis, en tant que professionnel, en 1964, La Noce et, en 1967, Le Parapluie.

Assez rapidement, le cinéaste se heurte aux autorités soviétiques qui lui reprochent de ne pas exalter la société communiste. Pourtant, il n’est pas un opposant farouche au système : simplement il ne le glorifie pas, ne fait pas de propagande. Ce qui est une faute majeure. Son film diplôme, Huit et demi, tourné en 1963, est détruit, ne répondant pas à l’esthétique du réalisme soviétique en vigueur.

Son premier long-métrage Hopla !, qui devait être composé de quatre courtes histoires, est interrompu et ne verra jamais le jour. Finalement, une des parties tournée devient un court-métrage (Les Musiciens, 1969) qui sera taxé, de « formalisme » et « d’abstraction et d’absence totale d’idéologie ». Empêché de vivre de son métier, il se reconvertit dans le scénario d’animation et vit, entre autres, de travaux de rénovation d’appartements. Pour couronner le tout, sa carte professionnelle lui est confisquée. En 1996, Kobakhidze émigre en France pour raison personnelle.

A partir de son arrivée, ses cinq courts-métrages sont réunis dans un programme et sont projetés dans divers festivals européens ou dans des programmations organisées par des cinémas d’art et d’essai. Le public cinéphile découvre ce cinéaste géorgien. En 2001, il tourne avec un producteur français son sixième court-métrage, En chemin. Depuis, un projet de long-métrage, Comme un nuage, ne cesse d’être reporté sine die.

Un regard politique et poétique

Ses films se veulent dégagés de préoccupations politiques. Pourtant, si l’on y regarde de près, on s’aperçoit qu’affleurent une certaine critique politique ainsi qu’une critique sociale à travers des détails. Au début de La noce, on entend des cloches sonner. Le spectateur pense que le bruit vient de l’extérieur de l’appartement. Or  le personnage allongé sur le lit éteint la radio. Les sons de la cloche s’arrêtent. En fait, comme le révèle le cinéaste dans un entretien [2], c’est l’horloge du Kremlin qui sonnait. Le Kremlin est éteint ! Dans Carrousel, les masses de travailleurs aliénés qui se déversent dans les rues pour se rendre à leur travail ont, comme dans le film de Chaplin, Les Temps modernes, des comportements de machines ou de troupeaux qui agissent identiquement (lire le journal en marchant, boire, en une gorgée, un café aux distributeurs automatiques…). Le « message » sous-jacent est que l’amour est plus important que la vie collective. Ce sentiment, pour les autorités, fait courir un danger à la société en conduisant les amoureux à oublier leurs devoirs sociaux et professionnels. En ce sens l’amour est révolutionnaire !

Les quatre premiers films de Kobakhidze ont pour sujet le couple, actuel ou potentiel. Ce qui l’intéresse est de montrer le coup de foudre (La Noce et Carrousel) et ses manifestations (attention extrême sur l’autre, perte d’intérêt pour les autres activités). Après le coup de foudre viennent la vie de couple et sa lutte pour maintenir cet élan premier. Faire durer l’amour par le jeu, telle est la solution adoptée par le personnage de Jeune amour qui, revenu de mission, s’introduit dans l’appartement et dissimule des objets appartenant à son épouse, présente dans une autre pièce, qui ne parvient pas à déterminer l’origine de ces disparitions et apparitions subites. Malgré ce jeu, une mélancolie se dégage du film quand la femme, à son tour, ayant deviné la présence de son mari, se met à lui jouer un tour en dressant une table de deux couverts, lui laissant croire l’existence d’un amant. Le visage du jeune homme, auparavant espiègle, devient soucieux.

L’amour peut aussi s’envoler, et ceci littéralement : le parapluie, métaphore de l’amour fragile, se promène au gré du vent et entraîne la femme vers un nouvel arrivant (Le Parapluie).

Tout est hasard et fragile semble affirmer le cinéaste. Un jeune homme et une jeune fille se croisent dans la rue, sont attirés mutuellement, mais sont rejetés par le mouvement de la grande ville qui les sépare. Malgré leurs efforts pour se retrouver, ils se perdent (Carrousel). Il suffit d’un rien pour que tout se fasse ou se défasse. La Noce montre également une autre face de l’amour : la « mauvaise lecture » réalisée par l’homme qui pense que la jeune fille partage ses sentiments, jusqu’à aller demander sa main à la mère.

Son dernier film, En chemin, pourrait faire figure de film testament ; un homme, qui sort de la mer avec des valises, se voit dépouillé par les forces naturelles : complètement nu, il n’a plus besoin de rien. Les lourdes valises de la vie ont été emportées, il s’en trouve allégé : plus rien ne pèse sur lui. N’est-ce pas un peu l’histoire de ce cinéaste revenu de tout ?

Une esthétique du burlesque et du cinéma des premiers temps

Les films de Kobakhidze s’apparentent à un genre cinématographique qui connu son âge d’or dans les années vingt : le burlesque. Comme ces autres artistes du xxe siècle y appartenant (Charles Chaplin, Buster Keaton, Max Linder, Jacques Tati, Pierre Etaix…), Kobakhidze a un contrôle complet sur ses films. En effet, il les produit, écrit ses scénarios, les met en scène, les monte et se réserve, parfois, le rôle principal (Les Musiciens, Carrousel, Jeune amour). Tous sont en noir et blanc, muets sans son direct ; la musique et les bruits sont ajoutés au moment du mixage. Pour le cinéaste, la bande-son sur les images doit évoquer des associations. Ainsi le dragueur qui importune les femmes, dans Carrousel, rugit comme un lion : il est vu comme un prédateur. Une femme blonde le frappe et l’on entend du verre se briser, pourtant absent de l’image. Son idée est que le son, comme la musique, doit exprimer par « association » le sens d’une situation. [3] Dans le même film, les amoureux « parlent » et l’on entend un chant d’oiseaux, tandis qu’un groupe de femmes se moquent du dragueur à la manière d’oiseaux ricaneurs. Alors que les cinéastes du muet s’efforçaient de suppléer l’absence de son et de dialogue par une « lisibilité » plastique, Kobakhidze se prive du son direct et de dialogues, volontairement, pour préserver la « pureté » du cinéma d’avant le parlant où tout se comprenait sans recourir à la parole.

D’autres éléments font penser irrésistiblement au cinéma des premiers temps. Les courses éperdues sont fréquentes ; la vitesse de la pellicule est en accéléré, comme au temps du muet ; les personnages sont vifs de corps et d’esprit, frénétiques, parfois paniqués, font des gestes désordonnés, montrent du poing à l’occasion. Rêveurs mais pas velléitaires, les jeunes héros se heurtent aux difficultés qui font irruption dans leur vie et doivent lutter pour exister et trouver l’amour. Les déplacements sont étudiés et font figure de chorégraphies. L’acteur (Kobakhidze, lui-même, ou des substituts) met en scène son corps, exprime des mimiques pleines de sens, rythme ses pas.

Ce qui fait la spécificité de son travail, par rapport aux courts-métrages burlesques américains, est que les gags ne sont pas une fin en soi, mais s’insèrent dans la narration, sont des écueils conçus pour entraver la progression du héros. Le jeune garçon de Carrousel, en chemin pour rejoindre l’élue de son cœur, se voit ainsi retardé, entre autres, par un camion nettoyeur qui l’arrose copieusement.

Les films de ce cinéaste sont rarement projetés sur les écrans de cinéma ou des cinémathèques. Pour les voir, il vous reste comme solution soit d’acquérir le DVD (« 6 films de Mikhaïl Kobakhidze »), sorti en 2009, indisponible dans les commerces, mais présent chez le distributeur Arkeion films [4] ; soit de télécharger les films en VOD : « 5 courts métrages inédits de Mikhaïl Kobakhidze » et « En chemin » (www.universcine.com).

Didier Saillier

(Octobre 2010)

Photo : La noce (Svadba). Un film de 1964 de Mikhaïl Kobaknidze avec Gogi et Nana Kavtaradze.


[1] Entretien de décembre 2006 par Elena Kvassova-Duffort, « Guerre et paix», sur le site kinoglaz (www.kinoglaz.fr) ; entretien d’octobre 1997 par Alain Dubeau et Donato Totaro, « La résistance pacifique » sur le site Hors Champ (www.horschamp.qc.ca) ; entretien de septembre 1999 par Sophie Tournon, « Mikhaïl Kobakhidze, un cinéaste optimiste » dans la revue en ligne, Regard sur l’Est (www.regard-est.com).

[2] Entretien avec Hors champ, op.cit.

[3] Cette théorie n’est pas sans rappeler le procédé, dit « effet Koulechov », consistant à entourer d’images signifiantes une image « neutre » qui ainsi acquiert un sens particulier.

[4] Contacter la responsable d’Arkeion films en charge des commandes du DVD : monique.gailhard@sfr.fr ; téléphone : 01 34 24 87 22 ou 06 14 16 64 50.

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