Deux ou trois choses sur Jean-Luc Godard

En mars 2010, Antoine de Baecque, un historien du cinéma, a fait paraître, chez Grasset, la première biographie en français du metteur en scène franco-helvète, Jean-Luc Godard. Retour sur la carrière et la personnalité controversées de celui qui représente encore pour le public l’artiste avant-gardiste par excellence. Son dernier film en date, Film socialisme, est sorti en salle le 19 mai 2010.

Quand on referme la biographie d’Antoine de Baecque, de près de mille pages, consacrée au cinéaste légendaire, il en ressort un malaise fait d’admiration pour le créateur d’A bout de souffle et de déception pour l’homme.

De Baecque nous montre un Godard à la fois génie créatif, visionnaire, efficace, rapide et précis, une fois son rythme trouvé, mais aussi un être désagréable, voire odieux dans son comportement avec son entourage (acteurs, actrices, techniciens, amis, famille), se plaisant à les insulter, à les humilier, voire à frapper son égérie, Anna Karina. Prenant la cause des peuples opprimés et de la classe ouvrière, à partir de 1968, il ne s’en comporte pas moins comme un despote, tant dans le cercle proche que professionnel. En fait, il est un humaniste qui n’aime pas les êtres humains.

Le travail du biographe est passionnant, tant par les informations apportées, mois par mois, que dans l’analyse filmique, et dans celle, sociologique, sur la position que le cinéaste occupe dans le champ intellectuel français et mondial, à chaque période charnière. Pendant trois ans de recherche, il a lu et vu à peu près tout ce qui a été consacré à Godard : articles, thèses, ouvrages, documentaires, apparitions dans les émissions de télévision… Outre cette documentation compulsée, il a rencontré – et ce n’est pas le moins important – beaucoup de personnes qui ont croisé le chemin de Godard à un moment de sa vie. Toutes ces personnes ont été interviewées, toutes sauf une : le principal intéressé – Godard, car, comme l’écrit de Baecque : « il est sûrement la personne la moins bien placée pour parler de lui. »

Antoine de Baecque révèle une particularité notable chez le cinéaste qui n’est pas, comme on pourrait le croire, au premier abord, anecdotique, mais au contraire, éclairante quant au style qu’il a donné à son esthétique. Dès son plus jeune âge, Jean-Luc Godard, issu de la grande bourgeoisie (banquiers et médecins), s’est révélé un kleptomane, dérobant livres de grande valeur à son grand-père, argent dans les poches de ses proches, caisse des Cahiers du cinéma, avant de détourner celle de la télévision suisse, larcin qui le conduit en hôpital psychiatrique pour lui éviter la prison. Si on rapproche cette pathologie de son œuvre filmique, fondée sur le collage citationnel, on s’aperçoit que celle-ci repose sur le même principe : dérober aux autres (écrivains, philosophes), sans citer l’origine de l’emprunt, et l’inclure dans son œuvre. Ainsi on peut affirmer que, grâce à l’art cinématographique, Godard a converti sa passion du vol en un objet recevable socialement.

Son œuvre de quelque 240 films (longs et courts-métrages compris), composée de fictions et d’essais personnels, se répartit en plusieurs périodes : les années 1960, (la plus appréciée chez les cinéphiles) ; les années de militantisme (films du collectif « Dziga Vertov » tournés entre 1968 et 1973) ; les années vidéo (1973-1979) films réalisés avec sa compagne, Anne-Marie Miéville ; le retour dans le « système » (les années 1980), où il emploie des stars (Delon, Depardieu, Hallyday, Baye, Huppert…) ; les années où il élabore ses « Histoires (s) du cinéma » (1988-2000) et enfin, les années de repli pendant lesquelles il tourne de moins en moins souvent. Chaque changement de période correspond à un épuisement de ses possibilités du moment, suivi par un rejaillissement. Tel un phénix, Godard se plaît à disparaître et à renaître pour accomplir son œuvre en permanente régénération.

Alors que certains de ses films des années 1960 sont devenus des classiques (A bout de souffle, Pierrot le fou, Le Mépris), les films de ses autres périodes sont beaucoup plus difficiles d’accès, voire pour certains hermétiques. D’ailleurs le public ne le suit guère depuis les années 1980, à part pour Sauve qui peut (la vie) qui a pu faire croire, un instant, qu’il allait renouer avec le succès public de ses années de jeunesse.

Godard a tellement représenté la modernité, dans les années 1960, qu’il lui a été difficile, par la suite, d’être à nouveau synchrone avec son époque et les attentes du public. On ne peut pas être et avoir été, comme l’affirme le proverbe. Pourtant, le cinéaste est resté une icône malgré le fait que son cinéma n’attire qu’un public restreint. Son visage est plus connu que ses films, ce qui n’est pas un paradoxe, mais la conséquence logique de la fameuse notion d’« Auteur », créée et développée par lui-même et ses amis critiques aux Cahiers du cinéma qui allaient devenir les cinéastes de la Nouvelle vague (Truffaut, Chabrol, Rohmer, Rivette.)

 Son dernier film en date, Film socialisme, a encore décontenancé les spectateurs, même s’il conserve, dans une certaine presse, un succès critique, indépendant du résultat. Quoi qu’il fasse, ses films seront toujours admirés des godardiens. Film socialisme est une réflexion sur le monde d’aujourd’hui et l’Histoire du xxe siècle. Une séquence marquante, à teneur documentaire, montre une croisière où les gens dansent pour se désennuyer de leur vie factice. Condamnation d’une civilisation où l’essentiel est recouvert par l’agitation et les fausses valeurs. Cet aspect renvoie à certains de ses films de la fin des années 1960 (Deux ou trois choses que je sais d’elle, Masculin féminin,…) qui critiquaient la société de consommation en pleine expansion et en prédisaient sa désintégration prochaine (Week-end). Si cette critique n’est pas nouvelle, elle est, malgré tout, toujours d’actualité.

Didier Saillier

(Novembre 2010)

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